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Conserver des cryptomonnaies pour le compte d’un client, c’est détenir ses clés privées et répondre de leur perte. Une banque qui accepte cette responsabilité s’engage bien au-delà d’un simple bouton d’achat ajouté dans une application. Le 2 novembre 2022, l’Union Bank of the Philippines a franchi ce pas : la neuvième banque du pays par les actifs a ouvert à ses clients la garde et l’échange de bitcoin et d’ether.
L’établissement, fondé en 1981, ne découvre pas le sujet. Il avait lancé un jeton indexé sur le peso dès 2019, puis posé un pied dans l’économie du métavers au printemps 2022. Ce qui change ici tient à la nature du service rendu : on passe de l’expérimentation vitrine à un produit bancaire opéré pour de vrais clients. Une banque commerciale devient dépositaire d’actifs numériques, avec les obligations que cela suppose. Qu’est-ce qui pousse une banque de Manille à prendre ce risque avant beaucoup d’européennes ?
Un pilote adossé à une plateforme suisse
Unionbank ne construit pas sa propre infrastructure de conservation. La banque s’appuie sur Harmonize, la plateforme éditée par la société suisse Metaco, décrite par son fournisseur comme un service entièrement géré et déployé dans le nuage. Metaco prend en charge la gouvernance et les opérations du pilote, ce qui revient à externaliser la partie la plus délicate du dispositif.
Ce choix n’a rien d’anecdotique pour évaluer le sérieux du projet. L’éditeur lausannois travaille déjà avec plusieurs grandes banques dépositaires internationales, et son produit a été audité dans ce cadre. Une banque qui loue une infrastructure éprouvée avance plus vite qu’une banque qui code la sienne, et elle expose moins ses clients à un incident de jeunesse.
Le service démarre en mode pilote, sur deux actifs seulement. Bitcoin et ether représentaient alors à eux deux près de 60 % de la capitalisation totale du marché des cryptomonnaies. Le choix des deux premiers actifs du marché limite mécaniquement l’exposition de la banque aux jetons illiquides et aux projets sans historique.
Ce que la banque ouvre à ses clients
Le périmètre annoncé reste volontairement étroit, et chaque brique du dispositif répond à une obligation réglementaire précise. Voici ce que recouvre l’offre au lancement.
- La conservation du bitcoin et de l’ether, la banque détenant les clés privées pour le compte de ses clients ;
- l’échange entre le peso philippin et ces deux actifs, directement depuis un compte bancaire ;
- un statut de prestataire de services sur actifs virtuels validé par la banque centrale du pays ;
- une gouvernance et un suivi opérationnel confiés à un prestataire technique spécialisé.
Manque à l’appel tout ce qui relève du rendement : pas de prêt d’actifs, pas de placement rémunéré, pas d’effet de levier. La banque se pose en dépositaire, pas en gestionnaire, et cette frontière protège autant l’établissement que ses clients.
Un pays où la crypto n’a jamais été affaire d’initiés
Les Philippines figuraient en 2022 à la deuxième place mondiale de l’indice d’adoption des cryptomonnaies publié par la société d’analyse Chainalysis, juste derrière le Vietnam. Cette position ne doit rien à la spéculation des grandes fortunes locales. Elle vient des transferts de fonds envoyés par la diaspora, qui ont dépassé 36 milliards de dollars en 2021 et pèsent près d’un dixième du produit intérieur brut.
Sur ces montants, chaque point de commission économisé se compte en centaines de millions. Les envois de fonds classiques prélèvent couramment 5 à 6 % du montant transféré, contre une fraction de ce coût sur un réseau blockchain. La demande locale précède largement l’offre bancaire, ce qui explique qu’une banque commerciale s’y engage plus tôt qu’ailleurs.
Le régulateur philippin a refermé son guichet
Bangko Sentral ng Pilipinas, la banque centrale, avait déjà agréé une petite vingtaine de prestataires de services sur actifs virtuels quand Unionbank a rejoint la liste. Le 1er septembre 2022, l’institution a cessé d’accepter de nouvelles candidatures, pour une durée annoncée de trois ans. Les licences en circulation deviennent de fait un actif rare.
Ce gel change la lecture de l’annonce. Une banque titulaire du statut se retrouve dans un club fermé, protégée de la concurrence de nouveaux entrants jusqu’en 2025. Le régulateur, lui, se donne le temps d’observer ce que font les agréés avant d’en ajouter d’autres.
Nous sommes fiers de poursuivre la série de premières d’Unionbank dans le secteur, cette fois en tant que première banque réglementée du pays à offrir une fonction d’échange de devises numériques à ses clients.
Henry Aguda, directeur de la technologie, des opérations et de la transformation d’Unionbank, communiqué du 2 novembre 2022
La formule mérite d’être prise au sérieux plutôt qu’écartée comme un argument de communication. Être la première banque agréée à ouvrir l’échange signifie que les suivantes devront composer avec un précédent, et avec les exigences que la banque centrale aura tirées de ce pilote.
Les grandes banques avancent chacune à leur rythme
Le mouvement n’est pas isolé, même s’il reste inégal selon les continents. BNY Mellon, plus ancienne banque des États-Unis, a ouvert sa propre offre de conservation à ses clients institutionnels quelques semaines plus tôt. À Singapour, DBS a étendu son service de courtage crypto à 100 000 clients fin septembre. Trois établissements, trois continents, la même brique de garde.
Les places de marché boursières s’y mettent aussi, à commencer par le projet de conservation du Nasdaq destiné aux institutionnels. Côté monnaies, l’Europe expérimentait de son côté avec le premier stablecoin en livre sterling adossé à un cadre réglementaire. La conservation devient un service bancaire ordinaire, longtemps avant que la fiscalité et la comptabilité ne suivent.
Ce que ce pilote annonce pour l’épargnant
Confier ses clés privées à un tiers revient à échanger un risque contre un autre. On troque le risque de perdre soi-même ses accès contre le risque de contrepartie, celui de voir l’intermédiaire faire défaut. Le choix dépend moins de la technologie que de la surveillance exercée sur l’établissement qui garde les actifs, et une banque centrale nationale n’est pas un régulateur d’exception.
Ce qui se joue à Manille dépasse largement le cas d’une banque asiatique. Un pays où dix pour cent des revenus arrivent de l’étranger a des raisons très concrètes de bancariser la crypto, quand l’Europe l’aborde surtout par la case placement. L’usage précède la réglementation partout où le besoin est réel, et cette antériorité finit toujours par peser sur les textes.

