Gavin Wood quitte la direction de Parity et retourne au code

Le cofondateur de Polkadot cède son poste de directeur général à Björn Wagner et reste actionnaire majoritaire de Parity Technologies. Il dit préférer l'architecture logicielle à la gestion, au moment où le DOT a perdu neuf dixièmes de sa valeur.

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Gavin Wood a annoncé le 21 octobre 2022, sur le blog de Parity Technologies, qu’il quittait la direction générale de l’entreprise. Le cofondateur de Polkadot et de son réseau expérimental Kusama reste actionnaire majoritaire de la société, et c’est Björn Wagner, cofondateur de Parity, qui reprend le poste de directeur général.

La distinction mérite d’être posée d’emblée. Parity Technologies est une société de développement logiciel, immatriculée, avec des salariés et un capital. Polkadot est un réseau public, ouvert, dont personne ne détient les clés. Parity écrit une grande partie du code qui fait tourner Polkadot, mais changer de directeur général ne change pas le protocole.

Le calendrier donne pourtant à ce départ une résonance particulière. L’année 2022 a vu partir une succession de dirigeants du secteur, dans un marché où la capitalisation totale avait fondu de plus de deux tiers depuis son sommet de novembre 2021. Un projet dont l’image publique repose sur son fondateur survit-il correctement à son retrait ?

Un départ expliqué sur le blog de l’entreprise

Wood n’a pas invoqué de conflit ni de désaccord stratégique. Sa justification tient à un décalage entre ses goûts et la fonction, qu’il dit avoir occupée par nécessité plutôt que par vocation. Le texte publié par Parity le décrit comme un tempérament de concepteur, mal ajusté à la conduite quotidienne d’une organisation.

Le rôle de directeur général n’a jamais été un poste que j’ai convoité. Je peux jouer le rôle de directeur général assez correctement pendant un temps, mais ce n’est pas là que je trouverai un bonheur durable.

Gavin Wood, communiqué de gouvernance publié sur le blog de Parity Technologies, 21 octobre 2022

Il précise dans le même texte se considérer avant tout comme un penseur, un développeur et un architecte, et travailler au mieux en dehors de tout rythme collectif imposé. Dix heures d’affilée sur un seul problème constituent selon lui une bonne journée de travail, description qui s’accommode mal d’un agenda de dirigeant.

Ce que Parity fabrique, et ce que Polkadot exécute

Wood est aussi cofondateur d’Ethereum, dont il a écrit le livre jaune et conçu le langage Solidity. Cette filiation a beaucoup compté dans l’attention portée à Polkadot dès son lancement, et elle explique une partie de la prime de crédibilité dont le projet a bénéficié entre 2020 et 2021.

Le réseau lui-même repose sur une architecture qui le distingue de la plupart de ses concurrents. Au lieu d’une chaîne unique traitant toutes les transactions, Polkadot fait cohabiter plusieurs blockchains spécialisées, les parachaînes, qui règlent leurs opérations sur une chaîne centrale appelée chaîne de relais. Le protocole se rapproche ainsi d’une blockchain fragmentée, selon les termes de sa propre documentation technique.

Cette architecture n’est pas qu’une élégance d’ingénieur. Elle conditionne le modèle économique du réseau, puisque les places de parachaîne se remportent aux enchères, en immobilisant des jetons DOT. Le mécanisme d’attribution des créneaux a occupé les équipes pendant toute l’année 2021.

Ce que l’écosystème avait construit avant ce départ

Le chantier laissé par Wood à son successeur n’est pas un terrain vague. Plusieurs briques structurantes étaient déjà déployées ou en cours de déploiement au moment de l’annonce.

  • les cinq premières parachaînes mises en ligne fin décembre 2021, après plusieurs mois d’enchères ;
  • un modèle de gouvernance en chaîne remanié, présenté en juin 2022, destiné à répartir la décision entre les détenteurs de jetons ;
  • un écosystème financier bâti sur ces parachaînes, dont l’accident d’Acala à l’été 2022 a montré la fragilité ;
  • Kusama, réseau jumeau servant de terrain d’essai aux évolutions avant leur passage en production.

Deux de ces chantiers avaient déjà connu des secousses. L’émission accidentelle de plusieurs milliards de jetons sur Acala a rappelé qu’un écosystème de parachaînes hérite des vulnérabilités de chacune d’elles, et la refonte de la gouvernance annoncée l’été précédent restait à éprouver. Un successeur arrive rarement sur une page blanche.

Le DOT retombé à 5,84 dollars

Le contexte de marché n’aide pas à lire ce départ sereinement. Le jeton DOT s’était échangé jusqu’à 54 $ à son sommet de novembre 2021, porté par l’engouement autour du lancement des parachaînes. Au jour de l’annonce, il valait 5,84 $ selon les données de CoinGecko, soit une division par plus de neuf en moins d’un an.

Cette chute n’a rien d’exceptionnel dans le contexte de 2022, où l’ensemble des altcoins a corrigé dans des proportions comparables. Elle rappelle en revanche une mécanique connue : les projets dont la valorisation s’est construite sur une promesse technique et sur la réputation d’un fondateur encaissent plus durement les phases de reflux que ceux adossés à des usages déjà installés.

Une année de départs en série à la tête du secteur

Wood rejoint une liste devenue longue. Alex Mashinsky a quitté la direction de Celsius après le gel des retraits et la faillite de la plateforme, Jesse Powell a annoncé son retrait de la direction de Kraken, et Michael Saylor a cédé le poste de directeur général de MicroStrategy pour se consacrer à la stratégie bitcoin du groupe. Trois départs en quelques mois seulement, sur des dossiers pourtant sans rapport les uns avec les autres.

Les motifs diffèrent radicalement d’un cas à l’autre. Certains partent sous la pression judiciaire, d’autres pour se recentrer sur un rôle technique ou capitalistique, d’autres encore parce que la structure a changé de nature en grossissant. Rassembler ces départs sous une même explication reviendrait à confondre une faillite et une réorganisation.

Le point commun tient plutôt à la maturité des organisations. Une entreprise crypto de 2022 n’a plus grand-chose à voir avec le collectif de développeurs de 2017, et les compétences attendues d’un dirigeant ont changé en conséquence. Wood le formule à sa manière en disant préférer le code à la gestion.

Un protocole se juge sur ce qu’il tourne, pas sur qui le dirige

Le vrai test commence pour Polkadot. Un réseau public conçu pour se passer d’autorité centrale devrait, par définition, être indifférent à l’identité du dirigeant de la société qui écrit son code. La réalité observée sur l’ensemble du secteur montre l’inverse : valorisation, attention médiatique et arrivée de développeurs restent largement corrélées à la présence d’une figure identifiable.

Ce que le départ de Wood met à l’épreuve, c’est donc moins la robustesse technique du protocole que la solidité de sa gouvernance en chaîne, tout juste remaniée. Un réseau qui décide sans son fondateur fait la démonstration qu’il tient debout seul, et c’est la seule réponse que le code ne peut pas apporter à la place des porteurs de jetons.

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