Acala rallume son réseau après avoir frappé 3 milliards d’aUSD par erreur

Six semaines après avoir émis par erreur 3,022 milliards de jetons stables, le pôle DeFi de Polkadot rouvre par étapes. La fondation a payé la recollatéralisation, mais l'aUSD n'a toujours pas retrouvé son dollar.

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Un stablecoin décentralisé repose sur une promesse arithmétique simple : chaque jeton en circulation est adossé à une garantie déposée dans le protocole. Tant que l’équation tient, le jeton vaut un dollar. Le 14 août 2022, l’équation d’Acala a cessé de tenir, non par la faute d’un pirate, mais par celle d’un paramètre mal configuré dans un pool de récompenses.

Acala est le pôle financier de Polkadot, et son aUSD servait de monnaie stable native à tout cet écosystème. En quelques heures, plus de trois milliards de jetons sont sortis de nulle part, et le cours est tombé sous un centime. Le réseau s’est alors mis à l’arrêt, gelant les fonds de ses utilisateurs pour reprendre la main.

Six semaines plus tard, le 26 septembre, un référendum communautaire a autorisé la première phase de reprise. Le protocole affirme avoir récupéré l’essentiel des jetons frappés par erreur. Que reste-t-il d’un stablecoin décentralisé après un tel épisode ?

L’erreur d’août et ses 3,022 milliards de jetons

Le décompte publié par l’équipe est précis. Un total de 3,022 milliards d’aUSD frappés par erreur ont été réclamés par seize adresses, dont environ 1,292 milliard a été détruit par le référendum numéro 21 de la communauté. Le solde de 1,682 milliard restait immobilisé dans des jetons de pool iBTC/aUSD, obtenus après l’incident et toujours détenus par ces mêmes adresses.

La sanction du marché a été immédiate et brutale. L’aUSD a perdu plus de 99 % de sa valeur, tombant sous 0,01 $ l’unité, un effondrement dont l’ampleur rappelle celui d’un autre jeton stable quelques mois plus tôt. Les mécanismes diffèrent, l’expérience du détenteur beaucoup moins.

Le rapprochement avec la chute du jeton TerraUSD a d’ailleurs pesé lourd dans la réaction du secteur. Un second effondrement de monnaie stable en un été aurait entretenu la défiance générale, ce que personne dans l’écosystème Polkadot ne souhaitait.

Le gel qui a mis le réseau à l’arrêt

Pour contenir les jetons frappés par erreur, des votes de gouvernance en urgence ont suspendu une large partie des fonctions du réseau. La liste donne la mesure de l’arrêt : il ne restait presque rien d’actif.

  • Le protocole Honzon, qui gère l’émission de l’aUSD contre garantie, et la palette d’incitations ;
  • La plateforme d’échange interne, les transferts de jetons autres que l’ACA et les transferts inter-chaînes sortants ;
  • La palette d’oracles, le rachat instantané du LDOT et l’environnement EVM compatible Ethereum.

Ce gel a fait sortir Acala du fonctionnement normal d’une chaîne publique pendant six semaines. Les fonds des utilisateurs ont été immobilisés le temps d’identifier les jetons illégitimes et de les détruire, ce qui suppose une capacité d’intervention que peu de protocoles revendiquent ouvertement.

Un tel pouvoir suppose aussi une gouvernance capable de l’exercer vite. Acala avait de quoi faire, l’écosystème Polkadot ayant présenté quelques mois plus tôt une refonte de sa gouvernance en chaîne. La mécanique du vote a servi de bouton d’arrêt d’urgence.

Ce que la fondation a remis au pot

La remise en état a coûté cher, et la Fondation Acala a payé. L’offre d’aUSD en circulation s’établissait à 10 961 589 jetons, dont 5 837 712 devaient être recollatéralisés. La fondation a emprunté ce montant contre ses propres fonds, 3 794 703 USDC et 42,7 millions d’ACA déposés en garantie, avant de brûler les aUSD ainsi obtenus.

Les pools de liquidité ont subi le même traitement, avec une dotation de 2 489 614 ACA, 80 853 DOT, 0,164 iBTC, 995 020 INTR et 530 700 LDOT. Présentée à l’origine comme un prêt au réseau, l’opération a finalement pris la forme d’un don. Bette Chen, directrice des opérations et cofondatrice du protocole, en tire une conclusion sans détour dans son rapport.

Tous les aUSD en circulation étant désormais recollatéralisés et les pools de liquidité recapitalisés et rééquilibrés, le réseau Acala est en état de reprendre ses opérations normales.

Bette Chen, directrice des opérations et cofondatrice d’Acala, rapport « Acala’s Path to Resuming Operations » du 22 septembre 2022

La chasse aux jetons évadés continue en parallèle. Une prime pouvant atteindre 5 % est offerte à quiconque restitue au moins 95 % des fonds partis vers d’autres parachaînes ou vers des plateformes centralisées, et certains actifs restent gelés chez ces dernières, avec leur coopération.

Une reprise organisée en trois phases

Le plan retenu tient compte d’un problème que l’arrêt a créé de lui-même. Les prix de marché ont beaucoup baissé pendant les six semaines de gel, alors que les pools d’Acala ont été rééquilibrés aux niveaux d’avant l’incident. Rouvrir les échanges d’un coup aurait lésé les apporteurs de liquidité, arbitrés sur des prix périmés.

La première phase, celle exécutée le 26 septembre, se limite donc au retrait : les apporteurs peuvent sortir leur liquidité, sans que les échanges ne rouvrent. Les pertes propres aux pools de liquidité auraient sinon été mécaniquement aggravées par l’écart de prix.

Les deux phases suivantes rétablissent le reste. La deuxième rouvre les échanges, les incitations, le remboursement des positions de dette et les transferts ; la troisième réactive les oracles, dont le retour brutal aurait liquidé nombre de coffres aux cours du moment. Quelques jours séparent chaque phase de la précédente.

Le prix payé à la centralisation

L’équipe a agi vite, et c’est bien le problème. Geler les fonds des utilisateurs, identifier des adresses et détruire des jetons par vote contredit frontalement la résistance à la censure dont se réclame la finance décentralisée. La critique est venue de l’écosystème lui-même, dès les premiers jours de l’incident.

La défense tient en une comparaison de dommages. Laisser 3 milliards de jetons non garantis circuler aurait détruit l’aUSD et fragilisé tout Polkadot, avec le précédent de mai 2022 en tête de tous les esprits. Entre un protocole vivant mais discrétionnaire et un protocole pur mais mort, la communauté a tranché, et son vote reste la seule légitimité invoquée.

Ce que l’épisode dit des stablecoins décentralisés

Un mois après la reprise annoncée, l’aUSD s’échangeait encore autour de 0,77 $, loin du dollar qu’il promet. Recollatéraliser une monnaie ne suffit donc pas à lui rendre sa parité : il y faut aussi des acheteurs convaincus, et la confiance se reconstitue plus lentement qu’un pool de liquidité. C’est la vraie difficulté qui attend le protocole.

Pour qui construit un patrimoine sur la durée, l’épisode vaut cas d’école. Un stablecoin adossé à des cryptoactifs porte un risque de conception que ni son nom ni son cours affiché ne signalent, et la question à se poser devant un rendement libellé dans une telle unité de compte reste la même : que se passe-t-il le jour où l’équation ne tient plus ? Acala vient d’en donner une réponse documentée, ce qui est déjà plus que ce qu’offrent la plupart des protocoles.

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