Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières
Il y a deux ans, le restaking passait pour la meilleure affaire possible pour un porteur d’ether. Le principe tient en une phrase : réutiliser des ethers déjà stakés pour sécuriser d’autres services, et toucher un second rendement par-dessus le premier. Si vous déteniez de l’ether en 2024, vous avez forcément croisé EigenLayer, le protocole pionnier, et ses jetons dérivés qui promettaient de faire travailler deux fois le même capital.
Le décor a changé. Selon une enquête de CoinDesk publiée le 28 septembre, les dépôts d’EigenLayer sont tombés de 22,06 milliards à 5,10 milliards de dollars entre août 2025 et septembre 2026, et ether.fi, premier protocole de restaking liquide, s’apprête à couper son dernier lien avec lui. Que reste-t-il d’une promesse de double rendement quand ceux qui la portaient quittent le navire ?
Un second rendement qui ne s’est jamais matérialisé
Le mécanisme avait de quoi séduire. Des ethers immobilisés pour sécuriser Ethereum pouvaient, via EigenLayer, être loués à des oracles ou à des couches de disponibilité des données, censés rémunérer les déposants pour cette sécurité empruntée. Des jetons de restaking liquide, comme le weETH d’ether.fi, servaient de reçus échangeables pour ne pas bloquer ses fonds.
Les données de DefiLlama arrêtées au 8 septembre 2026 racontent l’échec économique. Le restaking immobilisait encore 10,02 milliards de dollars mais n’avait généré que 99 977 dollars de frais en une semaine. Sur la même période, le staking liquide classique, avec 51,87 milliards de dollars sous gestion, en encaissait 27,35 millions.
Rapporté au dollar sécurisé, le staking ordinaire rapporte environ 53 fois plus que le restaking. Les services acheteurs de sécurité n’ont jamais payé de prime au-delà du rendement du staking de base, qui s’érodait pourtant déjà. Trois événements ont transformé ce déséquilibre en déroute.
Trois chocs qui ont vidé la promesse
Le reflux ne s’est pas produit d’un bloc : trois épisodes successifs ont retourné l’équation pour les déposants.
- La fin progressive, au fil de 2025, des programmes de points qui subventionnaient les dépôts en faisant miroiter des airdrops ;
- l’activation du slashing en avril 2025, qui permet de confisquer une partie des ethers d’un opérateur défaillant et transforme un risque théorique en perte possible ;
- le piratage du pont de Kelp le 18 avril 2026, où un attaquant a créé en 46 minutes 116 500 rsETH sans contrepartie, soit environ 293 millions de dollars, avant de les déposer sur Aave pour emprunter de vrais ethers.
Le dernier épisode a laissé des traces bien au-delà de Kelp. Environ 6 milliards de dollars ont quitté Aave dans la foulée, avec une dette irrécouvrable estimée entre 123 et 230 millions, et le protocole de prêt a réécrit en mai ses critères d’admission des collatéraux pour y intégrer la sécurité technique.
EigenLayer lui-même n’a rien subi : aucun slashing déclenché, aucun mécanisme en panne. C’est l’emballage, le jeton échangeable, qui a cédé, et c’est précisément ce qui a convaincu ether.fi de changer de cap.
Ether.fi range le restaking au placard
La bascule s’est faite par étapes. En août 2026, ether.fi a retiré le restaking de weETH, son jeton phare intégré à la finance décentralisée, qui devient un simple jeton de staking liquide. Moins de 1 % de ses actifs restaient alors restakés, et les derniers identifiants de retrait liés à EigenLayer doivent disparaître d’ici la fin de l’année.
Si vous tenez encore au restaking, il faut désormais opter pour un jeton distinct, adossé à Symbiotic, concurrent d’EigenLayer. Le directeur général, Mike Silagadze, justifie la décision par l’absence pure et simple de rendement :
Il n’y avait aucune opportunité de rendement significative dans le restaking, et les stakers y percevaient un certain risque, nous avons donc jugé qu’il était logique d’en sortir.
Mike Silagadze, directeur général d’ether.fi, dans des déclarations à CoinDesk publiées le 28 septembre 2026
Ether.fi part pourtant avec un matelas que ses concurrents directs n’ont pas. Leurs comptes trimestriels le montrent crûment.
Des concurrents qui ne gagnent presque plus rien
D’après les données compilées par DefiLlama, les cinq plus gros jetons de restaking liquide hors ether.fi, à savoir Renzo, Kelp, Swell, Puffer Finance et Bedrock, ont dégagé ensemble moins d’un million de dollars de bénéfice brut au deuxième trimestre 2026.
| Acteur | Bénéfice brut au T2 2026 | Point de comparaison |
|---|---|---|
| Ether.fi | 9,99 millions de dollars | 18,71 millions au T3 2025, soit -47 % |
| Cinq principaux concurrents cumulés | 953 350 dollars | 2,18 millions au T4 2025 |
| Puffer Finance | 21 590 dollars | 23 millions de dollars levés auprès d’investisseurs |
| Swell | 22 370 dollars | Environ 0,2 % du bénéfice d’ether.fi |
Chez Kelp, les récompenses en jetons EIGEN apparaissent à la fois en revenu et en coût, pour 460 600 dollars de chaque côté : un bénéfice net strictement nul pour le protocole. Le peu de marge restante provient du staking classique logé sous la couche de restaking, pas du restaking lui-même, ce qui pousse les survivants à chercher un autre modèle.
Néobanque pour ether.fi, cloud pour EigenLayer
Ether.fi se réinvente en néobanque crypto : carte de paiement pour dépenser sans vendre, marché d’emprunt sur Optimism, coffres de rendement et, depuis août, actions tokenisées et métaux. Les frais de carte sont passés de 17 % des revenus mensuels en janvier à 46 % en juillet 2026, un basculement rapide du modèle.
Mike Silagadze affirme que ces revenus ont « entièrement remplacé » ceux perdus avec le restaking et la baisse de l’ether, pour une croissance annuelle attendue d’environ 38 %. Les chiffres de DefiLlama nuancent le tableau : au deuxième trimestre, la carte a dégagé 3,14 millions de dollars de bénéfice brut, et le restaking sur EigenLayer encore 2,87 millions, soit la deuxième ligne la plus rentable au moment même où la direction décidait d’en sortir.
EigenLayer a pris un virage comparable. Rebaptisé EigenCloud, il ne vend plus le restaking comme produit et mise sur le calcul vérifiable hors chaîne, le collatéral restaké devenant une simple infrastructure. Son service EigenDA tourne à 100 Mo par seconde et Symbiotic revendique plus de 50 réseaux intégrés : la technologie fonctionne, c’est son modèle économique qui reste à prouver.
Le rendement empilé, un risque empilé
Le parcours du restaking rappelle une mécanique connue. En novembre 2025, Stream Finance annonçait environ 93 millions de dollars de pertes et gelait les retraits, son jeton xUSD censé valoir un dollar chutant de 77 % en une journée, dans des coffres Morpho où l’effet de levier s’empilait sur un collatéral surévalué. Chaque couche ajoutée promettait un rendement, chacune ajoutait surtout un point de rupture.
Si vous détenez de l’ether sur la durée, le constat penche vers la sobriété : le staking simple, désormais proposé jusque dans des produits cotés qui reversent le staking à leurs porteurs, rapporte bien davantage par dollar sécurisé que ses dérivés sophistiqués. Le secteur, lui, n’a pas tranché sa propre énigme : un marché qui a fondu de 75 % en sécurisant toujours les mêmes services a-t-il échoué, ou était-il simplement quatre fois trop gros pour ses véritables clients ?

