1 082 bitcoins envolés en 41 minutes : la faille Coldcard qui rendait les phrases secrètes devinables

Un attaquant a vidé 1 196 portefeuilles Coldcard en 41 minutes sans jamais approcher le moindre appareil. Le mécanisme employé remet en cause ce que le stockage à froid promettait vraiment à ses détenteurs.

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Le principe tient en une phrase : on garde ses clés privées sur un boîtier qui ne touche jamais Internet, et personne ne vient les chercher. Ce petit appareil, le portefeuille matériel, est devenu l’objet de confiance par défaut de quiconque détient des bitcoins sans vouloir les laisser sur une plateforme. Quelques dizaines d’euros, la taille d’une clé USB, et la tranquillité d’esprit qui va avec.

Dans la nuit du 30 juillet 2026, cette tranquillité a pris un coup sérieux. Un attaquant a vidé 1 196 portefeuilles Coldcard en 41 minutes, soit 1 082,65 bitcoins et près de 70 millions de dollars, sans jamais approcher un seul appareil. Comment dérobe-t-on une clé qui n’a pas quitté un tiroir depuis cinq ans ?

Quarante et une minutes, six blocs, quatre adresses

Les premières estimations parlaient de 594 bitcoins et 38 millions de dollars. Elles étaient très en dessous de la réalité. Galaxy Research a reconstitué l’événement complet et compté 1 082,65 bitcoins balayés entre 01h10 et 01h51 UTC, répartis sur six blocs, avec trois blocs intercalés parfaitement vides.

Ce détail n’a rien d’anecdotique. Une série de transactions diffusées par paquets, entrecoupées de silences, ne ressemble pas à un vol opportuniste : elle ressemble à une machine qui traite une file d’attente. Le premier décompte ne portait d’ailleurs que sur une seule adresse de destination, alors que les fonds se sont répartis sur quatre adresses qui n’ont pas bougé depuis.

Tous les portefeuilles touchés étaient en signature simple et contenaient plus de 0,15plus de 0,15 bitcoin. Beaucoupnbsp;bitcoin. Beaucoup dormaient depuis des années, avec des pièces déposées entre 2021 et 2026. Un attaquant qui viserait une victime précise n’aurait aucune raison de ratisser aussi large, ce qui pose la vraie question : par quel bout a-t-il pris le problème ?

La clé n’a pas été volée, elle a été recalculée

Quand un portefeuille se crée, l’appareil tire un nombre censé être si grand et si imprévisible que le deviner relève de l’impossible. Ce nombre, la graine, engendre ensuite toutes les adresses et toutes les clés par des règles publiques et fixes. Le firmware Coldcard devait puiser ce nombre dans un générateur d’aléa matériel dédié ; un réglage interne de compilation lui disait de sauter ce générateur, et la bibliothèque chargée de vérifier ce point testait seulement si le réglage existait, pas s’il était actif.

La fabrication des clés est donc retombée sur un substitut logiciel élémentaire, alimenté par le numéro de série de la puce et ses registres d’horloge. Le premier est une métadonnée d’usine figée, les seconds se mesurent sur un appareil qu’on possède. L’espace des clés possibles s’est ainsi effondré, jusqu’à quatre milliards de combinaisons environ sur les Mk4, Q et Mk5 selon les équipes de sécurité qui ont disséqué le code. Quatre milliards, c’est énorme pour un humain et minuscule pour une machine.

Les modèles en cause et ce qu’un propriétaire ne peut pas vérifier

La faille remonte au firmware 4.0.0, publié en mars 2021, ce qui étale la zone de risque sur cinq années de portefeuilles créés. L’inventaire des appareils concernés reste flottant, et c’est précisément ce flottement qui inquiète les chercheurs :

  • Coinkite, le fabricant, a d’abord alerté les seuls propriétaires de Mk3 en affirmant que ses appareils plus récents étaient hors de portée ;
  • le rapport publié par Block place également les Mk2, Mk4, Mk5 et Q dans le périmètre, ce qui contredit frontalement cette première communication ;
  • 1 183 des portefeuilles vidés utilisaient le format d’adresse segwit natif, sept un standard plus ancien et six un standard antérieur encore, la signature typique d’un balayage systématique et non d’un ciblage ;
  • aucun test ne permet à un particulier de savoir si sa propre graine se trouve dans la zone reproductible, puisque la vérifier reviendrait à la recalculer.

Cette dernière ligne est la plus désagréable de toutes. Le propriétaire d’un Coldcard n’a pas le choix entre vérifier et attendre : il a le choix entre déplacer ses fonds ou parier qu’il est passé entre les gouttes. Galaxy Research prévient d’ailleurs que d’autres vagues sont probables tant que ces portefeuilles n’auront pas été vidés par leurs propriétaires.

Le débat sur où ranger sa phrase de récupération se déplace donc d’un cran : le problème n’est plus le rangement, mais la fabrication.

Une seule erreur, et l’enquête a un fil à tirer

L’opérateur a commis une maladresse. Pour interroger les adresses sources pendant ses balayages, il est passé par un compte payant chez un fournisseur de données blockchain, dont les journaux internes ont ensuite recoupé le scénario suspecté avec une précision remarquable : le nombre, le rythme et l’ordre exact des requêtes correspondaient. Le prestataire, lui, répondait à des demandes parfaitement anodines et n’avait aucun moyen d’en deviner l’usage.

Ce schéma nous a menés à une hypothèse depuis confirmée : l’opérateur a utilisé un compte payant chez un fournisseur de services blockchain bien connu pour interroger les adresses sources.

Clay Garrett, ingénieur sécurité chez Block, message publié sur X le 31 juillet 2026 dans le cadre de l’enquête sur le vol

Block a transmis ces éléments aux autorités. Rien ne garantit une récupération des fonds, mais le contraste mérite d’être noté : la cryptographie a cédé, la trace comptable a tenu. Un attaquant capable de reconstruire quatre milliards de graines hors ligne s’est fait repérer par une facture d’abonnement.

Ce que la panne d’un coffre change à la répartition des clés

Le réflexe qui consiste à empiler la totalité de son patrimoine numérique derrière un seul dispositif, aussi réputé soit-il, vient de montrer sa limite. Changpeng Zhao, fondateur de Binance, a réagi dès le lendemain en rappelant qu’un appareil matériel reste un logiciel avec des bogues, et en appelant à répartir ses avoirs sur plusieurs portefeuilles distincts. Le conseil est banal, ce qui ne l’empêche pas d’être ignoré par une majorité de détenteurs.

Les 1 082,65 bitcoins dérobés valaient environ 70,2 millions de dollars, soit près de 65 000 dollars l’unité. Rapporté aux 1 196 adresses touchées, cela fait une moyenne de 58 700 dollars par portefeuille : des patrimoines de particuliers, pas des trésoreries d’institution. Ce sont exactement les profils qui ont acheté un boîtier pour ne plus avoir à réfléchir à la question.

Les parades existent et n’ont rien de nouveau. Deux appareils de fabricants différents, une graine générée par un jeté de dés physique plutôt que par le firmware, ou une garde répartie sur plusieurs signatures auraient neutralisé cette attaque, puisque aucun des portefeuilles vidés n’était en signature multiple. La contrepartie est un surcroît de complexité que peu de gens acceptent tant que rien n’a cassé.

La leçon dépasse d’ailleurs le seul bitcoin. Répartir un patrimoine entre plusieurs enveloppes, plusieurs juridictions et plusieurs dépositaires est une règle vieille comme la gestion de fortune ; elle s’applique aux clés privées exactement comme aux comptes-titres. Comprendre les grandes familles de portefeuilles disponibles devient alors moins une question technique qu’une question d’allocation.

Quand ranger la clé devient la partie facile

Le stockage à froid promettait une clé impossible à deviner. Presque tout le monde a lu cette promesse comme une clé impossible à atteindre, et l’écart entre les deux vient de coûter 70 millions de dollars. Le coût de la recherche de failles dans la première catégorie, lui, ne cesse de baisser à mesure que la puissance de calcul progresse. Anthropic a publié fin juillet des travaux montrant l’un de ses modèles divisant par deux la sécurité d’un algorithme post-quantique candidat en soixante heures, contre une conception qui avait résisté à deux ans de revue par des experts.

Ranger une clé en sécurité est désormais la moitié la plus simple du problème. La suite se jouera sur la façon dont les fabricants prouveront la qualité de leur aléa, et sur le degré de vérification que les détenteurs accepteront d’exiger avant de confier cinq ans d’accumulation à un boîtier fermé. Le marché de la sécurité matérielle va devoir répondre publiquement, et l’épisode Coldcard vient de fixer le niveau d’exigence.

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