Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières
Un contrat intelligent sait exécuter des règles, mais il ne sait presque rien du monde réel. Il ignore le stock d’un entrepôt, l’historique d’un client ou le relevé d’un capteur, faute de pouvoir interroger les bases de données où ces informations dorment. Ce fossé entre la donnée d’entreprise et le code sur la chaîne bloque une bonne partie des usages promis au Web3.
Space and Time se présente comme un entrepôt de données décentralisé, c’est-à-dire un magasin capable de stocker et d’interroger de gros volumes d’information tout en prouvant, cryptographiquement, que le résultat d’une requête n’a pas été trafiqué. La jeune pousse a annoncé le 27 septembre 2022 une levée stratégique de 20 millions de dollars menée par M12, le fonds de capital-risque de Microsoft. Deux mois plus tôt, elle avait déjà bouclé 10 millions de dollars en amorçage.
La promesse est vaste, le calendrier long, et la crypto n’en est pas à sa première annonce d’infrastructure. Que vaut réellement ce pari pour qui regarde le secteur sur plusieurs années ?
Le problème que Space and Time veut résoudre
La logique métier, dans un système d’information classique, désigne l’ensemble des règles qui décident de ce qui se passe entre une interface et une base de données. Elle vit aujourd’hui dans des serveurs centralisés, propriété d’une entreprise, opaques pour tous les autres. Un contrat intelligent ne peut ni la lire ni la vérifier.
Space and Time propose de connecter les deux mondes, avec des jeux de données que l’on peut consommer sans faire confiance à leur hébergeur. Les volumes visés dépassent largement ce qu’une blockchain sait traiter : la capacité en chaîne de la plupart des réseaux reste sans commune mesure avec les besoins d’un entrepôt analytique.
D’où l’architecture retenue, qui garde le calcul lourd hors de la chaîne et n’y publie qu’une preuve. Les failles propres aux contrats intelligents rappellent d’ailleurs qu’une donnée mal vérifiée en amont se paie très cher en aval. Reste à savoir comment cette preuve est construite.
Proof of SQL, la brique qui porte tout l’édifice
Le nom donné par l’entreprise à son algorithme, Proof of SQL, dit assez bien son objet : prouver qu’une requête SQL a été exécutée fidèlement sur un jeu de données donné, sans que le vérificateur ait à refaire le calcul. La technologie était en instance de brevet au moment de l’annonce. C’est elle qui distingue le projet d’une base de données ordinaire posée à côté d’une blockchain.
Nate Holiday, cofondateur et directeur général, résume l’ambition en une phrase que l’on peut trouver démesurée ou visionnaire selon le degré de scepticisme. Elle a le mérite d’être claire sur ce qui est visé.
Notre mission est de rendre les contrats intelligents plus intelligents et d’élargir les cas d’usage de la logique métier par les contrats intelligents.
Nate Holiday, cofondateur et directeur général de Space and Time, déclaration à TechCrunch le 27 septembre 2022
Le dirigeant décrit un monde où l’automatisation et la vérification passeraient toutes deux par des contrats intelligents. La marche reste haute entre cette vision et un produit ouvert au public, ce que la feuille de route de l’entreprise reconnaît d’ailleurs sans détour.
Un tour de table qui mélange cloud et crypto
La composition du tour de table en dit plus long que le montant. On y trouve un fonds d’entreprise du logiciel classique, des fonds spécialisés dans la crypto et deux écosystèmes de blockchains, ce qui est rare.
- M12, le fonds de capital-risque de Microsoft, chef de file de l’opération ;
- Framework Ventures, HashKey, SevenX Ventures et Foresight Ventures, tous familiers du financement de protocoles ;
- Polygon et Blizzard, le fonds de l’écosystème Avalanche, qui investissent ici dans une brique utilisable depuis n’importe quelle chaîne.
Framework Ventures avait déjà mené l’amorçage de 10 millions de dollars fin juillet 2022, quelques mois après avoir annoncé son véhicule dédié aux projets Web3. La continuité entre les deux tours n’est donc pas fortuite.
Le calendrier mérite d’être noté. Boucler 30 millions de dollars en deux mois au creux de l’été 2022, alors que les valorisations s’effondraient et que plusieurs prêteurs déposaient le bilan, dit quelque chose de la façon dont les investisseurs séparent l’infrastructure du reste du marché.
Azure, la porte d’entrée vers les entreprises
L’intégration annoncée avec Microsoft Azure constitue l’autre volet de l’opération. Les clients du nuage de Microsoft doivent y trouver un accès direct pour gérer des jeux de données issus des blockchains et lancer des analyses dessus. Cette voie d’entrée vaut probablement autant que les 20 millions levés.
Pour un développeur, l’argument tient à la familiarité des outils. Interroger une donnée de chaîne en SQL, depuis un environnement déjà maîtrisé, supprime une bonne partie de la friction qui éloigne les équipes techniques traditionnelles du Web3. L’adoption d’une infrastructure passe rarement par la prouesse, plus souvent par la réduction du coût d’entrée.
Chainlink, l’autre pilier du dispositif
Space and Time fait partie du programme Startup with Chainlink et prévoit de travailler étroitement avec le réseau d’oracles. L’objectif affiché consiste à étendre les capacités des contrats intelligents hybrides, ceux qui combinent code en chaîne et calcul hors chaîne. Les oracles restent le passage obligé entre les deux univers.
Ce rôle de passerelle entre données et chaînes explique pourquoi les deux projets se retrouvent. L’un transporte l’information vérifiée, l’autre la stocke et l’interroge à grande échelle ; sans le premier, le second reste un silo de plus.
Sergey Nazarov, cofondateur de Chainlink, situe l’enjeu à l’échelle du marché adressable des applications à confiance minimisée, qu’il chiffre en milliers de milliards de dollars. L’ordre de grandeur relève de la projection plus que de la mesure, mais il indique clairement quel public ces infrastructures visent.
Un calendrier qui court jusqu’à l’automne 2023
La plateforme n’était pas ouverte au public au moment de l’annonce. L’entreprise annonçait une mise à disposition limitée fin 2022 pour des protocoles de finance décentralisée et de jeu, puis une phase de réseau de test, le lancement de Proof of SQL au printemps 2023 et une mise en production complète à l’automne suivant. Douze mois séparent l’annonce du produit fini.
C’est le genre d’échéance qui distingue un investisseur d’un spéculateur. Un jeton se juge en semaines, une brique d’infrastructure se juge à sa capacité à tenir un calendrier de plusieurs trimestres et à trouver des utilisateurs une fois livrée. Space and Time joue sa crédibilité sur ces étapes intermédiaires bien plus que sur le montant annoncé cette semaine.

