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Le 27 juillet 2024, la conférence Bitcoin 2024 s’est achevée à Nashville sur un discours que le secteur attendait depuis des mois. Donald Trump, candidat républicain à la présidence, y a annoncé son intention de créer un stock stratégique national de bitcoins, c’est-à-dire une réserve publique d’actifs numériques que l’État s’engagerait à ne jamais revendre. Le principe est calqué sur les réserves stratégiques de pétrole, à ceci près qu’aucun gouvernement n’avait encore appliqué la logique à une monnaie née hors de lui.
L’annonce a clos une intervention d’environ cinquante minutes, largement consacrée à la déréglementation et aux griefs accumulés par la filière contre Washington. Elle tombe dans une campagne serrée, où les cryptomonnaies passent de curiosité à enjeu électoral. Que promet réellement un candidat qui s’engage à conserver 100 % des bitcoins de l’État ?
Une promesse faite depuis la scène de Nashville
L’ancien président a formulé son engagement en termes absolus, sans condition suspensive. La promesse ne porte pas sur des achats financés par le contribuable, mais sur une règle de détention : ce qui entre dans les caisses publiques n’en ressort plus. La nuance change tout sur le plan budgétaire, puisqu’elle n’engage aucune dépense nouvelle et se contente d’interdire les ventes.
Ce sera la politique de mon administration, les États-Unis d’Amérique, de conserver 100 % de tous les bitcoins que le gouvernement américain détient actuellement ou acquerra à l’avenir. Cela servira, en effet, de socle au stock stratégique national de bitcoins.
Donald Trump, discours de clôture de la conférence Bitcoin 2024, à Nashville, le 27 juillet 2024
Le cadrage est resté géopolitique de bout en bout. Trump a justifié son soutien par la volonté de faire des États-Unis la capitale mondiale de la cryptographie, avertissant que si le pays n’adoptait pas la technologie, la Chine et d’autres s’en chargeraient et finiraient par dominer. L’argument déplace le débat vers la compétition entre puissances, un registre qui parle bien au-delà de la salle.
La séquence ne s’est pas arrêtée là. Dans la foulée, la sénatrice Cynthia Lummis a présenté sa propre proposition législative : constituer une réserve fédérale d’un million de bitcoins sur cinq ans, à conserver au moins vingt ans, et l’affecter à la réduction de la dette publique. La promesse trouvait son véhicule parlementaire quelques minutes après avoir été prononcée.
D’où viennent les bitcoins que détient l’État fédéral
Le gouvernement américain n’a jamais acheté un seul bitcoin sur le marché. Son portefeuille provient presque intégralement des cryptos saisies lors d’enquêtes criminelles, notamment lors du démantèlement de places de marché clandestines. L’usage était jusqu’ici de les revendre aux enchères au profit du Trésor, ce qui fait de l’engagement de ne plus vendre une rupture de doctrine et non un ajustement technique.
Cette origine judiciaire soulève une question que le discours a laissée de côté. Un stock alimenté par les saisies dépend mécaniquement du volume de la criminalité poursuivie, ce qui en fait une réserve à la croissance irrégulière. La proposition Lummis répond justement à cette limite en prévoyant des acquisitions programmées, là où l’engagement présidentiel se contente de fermer le robinet des ventes.
Les points de friction que le discours a visés
Le reste de l’intervention a repris les griefs de la filière contre la politique américaine des dernières années. Chaque sujet abordé correspond à un contentieux identifié :
- le limogeage annoncé de Gary Gensler dès le premier jour du mandat, suivi de la nomination d’un nouveau président de la SEC ;
- l’abandon de la règle comptable SAB 121, qui oblige les banques américaines à traiter la conservation de cryptos différemment des autres actifs ;
- l’arrêt de ce que le secteur appelle l’opération Choke Point 2.0, soit la débancarisation supposée des entreprises du secteur ;
- le rejet des monnaies numériques de banque centrale, présentées comme un outil de contrôle ;
- un cadre plus favorable aux stablecoins émis par des acteurs privés américains.
L’annonce sur Gary Gensler a déclenché les acclamations les plus fortes. Le président de la SEC, nommé sous Joe Biden, avait fait de la réglementation par l’application de la loi sa méthode principale, une approche que la doctrine défendue par le patron de la SEC assumait publiquement depuis 2022. Le secteur y voit la cause directe de son exil réglementaire, faute de règles écrites auxquelles se conformer.
Aucune de ces promesses n’est chiffrée, et plusieurs relèvent d’autorités indépendantes que le président ne dirige pas. Le discours vaut donc moins par son contenu opérationnel que par le signal : la filière obtient un candidat qui reprend son vocabulaire, ses griefs et ses priorités sans les reformuler.
Le virage de Trump, de la moquerie au ralliement
Ce ralliement est récent. En 2019, alors qu’il occupait la Maison-Blanche, Trump déclarait ne pas être un fan du bitcoin et jugeait que les valorisations reposaient sur du vent. En 2021, la critique s’est durcie : il qualifiait le bitcoin d’arnaque et plaidait pour que le dollar reste la monnaie dominante. Trois ans séparent l’arnaque du stock stratégique national, un délai court pour une position de fond.
Le renversement s’accompagne d’un intéressement direct. Trump est le premier candidat à la présidence à accepter les dons en cryptomonnaie, une possibilité ouverte depuis le mois de mai. Plus de 4 millions de dollars ont été collectés par ce canal, auxquels s’ajoute une levée de fonds organisée à Nashville le jour même, où le prix des billets montait jusqu’à 844 600 dollars.
Cette convergence entre conviction affichée et financement de campagne nourrit le soupçon. Elle n’invalide pas la promesse pour autant, et le décret présidentiel sur les actifs numériques signé côté démocrate en 2022 montrait déjà que le sujet remontait dans les priorités des deux camps. La différence tient à la clarté du positionnement plutôt qu’à l’intérêt porté au dossier.
Un clivage qui structure désormais la campagne
Trump a profité de la tribune pour désigner son adversaire, affirmant que la candidate démocrate Kamala Harris était contre les cryptomonnaies. L’accusation tombait le jour où le Financial Times rapportait que des membres de son équipe avaient contacté les dirigeants des grandes entreprises américaines du secteur, dans le but explicite de rétablir les relations. Les deux camps courtisent le même électorat, avec des méthodes opposées.
Le contraste sert le candidat républicain. Face à une équipe démocrate qui tente une reprise de contact discrète, il occupe seul le terrain de l’engagement public, et le projet de loi porté au Sénat lui offre un relais institutionnel immédiat. La crypto devient un marqueur partisan, ce qu’elle n’avait jamais été dans une élection américaine.
Ce que la promesse engage réellement
Un engagement de campagne n’a pas force de loi, et celui-ci moins que d’autres. Conserver les bitcoins saisis relève d’une politique de gestion des actifs du Trésor, révocable par l’administration suivante aussi facilement qu’elle aurait été instaurée. Sans texte voté au Congrès, la réserve reste une intention, ce qui explique pourquoi la proposition Lummis a suivi le discours d’aussi près.
La portée symbolique, elle, est acquise. En annonçant qu’un État s’interdit de vendre un actif qu’il détient par accident judiciaire, un candidat à la Maison-Blanche traite le bitcoin comme une réserve de valeur souveraine et non comme un produit de saisie à liquider. Le changement de statut précède le changement de règle, et il ne dépend d’aucun vote.
Reste à savoir ce que vaut une réserve dont personne ne sait à quoi elle servirait. Une réserve de pétrole se libère en cas de choc d’approvisionnement, une réserve d’or garantit une monnaie. La doctrine d’emploi du stock de bitcoins n’a été esquissée nulle part, ni par le candidat ni par les parlementaires qui la portent. C’est là que se jouera la crédibilité du projet, bien plus que dans la promesse de ne rien vendre.

