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- Ce que la Norges Bank a réellement mis en ligne
- Hyperledger Besu, un Ethereum privé aux portes fermées
- Les briques ouvertes du bac à sable norvégien
- Pourquoi une banque centrale mise sur du code ouvert
- Un pays presque sans espèces dans une course mondiale
- Des institutions qui se pressent autour d’Ethereum
- Quand la transparence change de camp
Une monnaie numérique de banque centrale, ou CBDC, est une version électronique de la monnaie officielle d’un pays, émise et garantie par l’institut d’émission lui-même, là où une cryptomonnaie ne repose sur la promesse de personne. La Norvège vient d’ajouter une pièce inattendue à ce chantier mondial : le code source du bac à sable de sa future couronne numérique est public, et il repose sur une brique issue de l’écosystème Ethereum.
L’annonce est venue de Nahmii, la société de Bergen retenue par la Norges Bank après appel d’offres. Publié le 8 septembre 2022 sous licence libre Apache 2.0, le dépôt est accessible à quiconque sur GitHub. Exposer son code revient, pour une banque centrale, à ouvrir l’arrière-cuisine au public, ce qui tranche avec les habitudes d’un secteur rompu au secret industriel.
Le geste intrigue à double titre. Un pays où l’argent liquide a quasiment disparu prépare son remplaçant public, et il s’appuie pour cela sur des outils nés d’une chaîne ouverte que les instituts d’émission observaient encore de loin il y a trois ans. Que dit ce choix technique de la place prise par Ethereum dans la plomberie financière officielle ?
Ce que la Norges Bank a réellement mis en ligne
Le dépôt ne contient pas une couronne numérique prête à circuler, mais un bac à sable : un réseau de test fermé dans lequel la banque centrale éprouve des scénarios élémentaires. Émission, destruction et transfert de jetons ERC-20 forment le socle de ce qui est vérifié aujourd’hui, ce format servant de représentation à la future monnaie.
S’y ajoutent une interface web écrite en React, qui affiche un résumé filtrable des transactions, et un contrôle d’accès par rôles sur les fonctions sensibles. Nahmii annonce une seconde livraison pour la mi-septembre, avec des paiements par lots, des jetons de sécurité et des ponts entre réseaux, suivie d’une nouvelle ouverture du code.
Hyperledger Besu, un Ethereum privé aux portes fermées
Le cœur de l’infrastructure n’est pas le réseau public Ethereum, et la nuance pèse lourd. La Norges Bank s’appuie sur Hyperledger Besu, un client Ethereum de qualité entreprise qui fait tourner une chaîne privée obéissant aux mêmes règles techniques que le réseau public. La grammaire est celle d’Ethereum, mais la salle reste fermée à clé.
Le détail le plus parlant tient en une phrase du billet de Nahmii. La version publiée ne fonctionne qu’avec des fichiers keystore et laisse MetaMask de côté : le portefeuille le plus répandu de l’écosystème est écarté par conception. Le réseau se tient derrière une authentification basique, si bien que les transactions y sont privées, exactement l’inverse de la promesse d’une chaîne ouverte. La Norvège a donc repris les standards d’Ethereum, pas son ouverture.
Les briques ouvertes du bac à sable norvégien
L’inventaire technique décrit par Nahmii tient en quelques composants, tous puisés dans le catalogue du logiciel libre. Voici ce que la Norges Bank fait tourner pour son prototype :
- Hyperledger Besu, réseau Ethereum privé qui sert d’infrastructure de base ;
- BlockScout, explorateur de blocs par lequel la banque suit l’activité du réseau ;
- Grafana, outil de supervision et de tableaux de bord techniques ;
- une interface web développée en React, dotée d’un contrôle d’accès par rôles ;
- des contrats intelligents au format ERC-20 pour représenter la monnaie testée.
Aucun de ces composants n’a été développé sur mesure. La banque centrale assemble des outils publics, éprouvés et documentés, au lieu de commander une pile propriétaire dont elle deviendrait captive pour vingt ans.
Le procédé n’a rien d’isolé : la Fed de Boston et le MIT publient eux aussi le code de leur programme Project Hamilton, et la Norges Bank a annoncé en mai 2022 vouloir en intégrer les essais menés sur le dollar numérique à son propre chantier.
Pourquoi une banque centrale mise sur du code ouvert
Ouvrir le code n’engage en rien la Norges Bank sur la technologie qu’elle retiendra. L’institution l’a écrit noir sur blanc sur son blog en mai : recourir au logiciel libre pour ses essais n’est pas un signal sur l’architecture d’une éventuelle couronne numérique, mais un bon point de départ pour apprendre au contact des développeurs du pays.
Cette version du code ne convient qu’aux fichiers keystore et ne prend pas en charge MetaMask, c’est un choix de conception.
John Derbyshire, Nahmii, billet publié le 8 septembre 2022 sur le blog de la société pour annoncer l’ouverture du code du bac à sable de la Norges Bank
L’argument norvégien est celui du vivier. La technologie choisie dispose déjà d’une communauté de développeurs sur place, y compris dans les banques, et le dépôt GitHub la transforme en terrain de jeu commun. Un prototype que d’autres font tourner chez eux se teste plus vite qu’un prototype confiné dans une salle serveur.
Un pays presque sans espèces dans une course mondiale
La Norvège n’expérimente pas par curiosité technologique. Sa banque centrale estime que la part des paiements en espèces y est probablement la plus faible du monde, si bien que la vraie question porte sur la disparition du liquide. Le mouvement est général : neuf banques centrales sur dix travaillent sur une monnaie numérique, selon l’enquête menée auprès de 81 instituts d’émission et publiée par la Banque des règlements internationaux le 6 mai 2022.
| Projet | Institution | Stade en septembre 2022 | Socle technique |
|---|---|---|---|
| Couronne numérique | Norges Bank | Bac à sable ouvert, tests en cours | Hyperledger Besu, ERC-20 |
| Euro numérique | Banque centrale européenne | Phase d’investigation | Non arrêté |
| Yuan numérique | Banque populaire de Chine | Essais à grande échelle | Infrastructure propriétaire |
| eNaira | Banque centrale du Nigeria | En circulation depuis octobre 2021 | Hyperledger Fabric |
| Sand Dollar | Banque centrale des Bahamas | En circulation depuis octobre 2020 | Infrastructure propriétaire |
Deux enseignements sortent de ce tableau. Les seuls pays arrivés au bout sont de petites économies, tandis que les grandes zones monétaires avancent avec une prudence méthodique, comme le rappellent les échéances repoussées du projet européen et le calendrier affiché par la Banque de France.
La Norvège reste la seule à exposer publiquement le code de son prototype. Elle a lancé en avril 2021 un programme de tests étalé sur deux ans, quatrième phase d’un travail entamé il y a plus de cinq ans, et vient d’engager deux sociétés d’Oslo, Symfoni et Alpha Venturi, sur des cas d’usage. La fenêtre de décision approche.
Des institutions qui se pressent autour d’Ethereum
La Norges Bank est loin d’être seule à s’intéresser à la pile technique d’Ethereum. La banque suisse SEBA Bank a annoncé début septembre son soutien sans réserve au réseau et ouvert le jalonnement d’ether à ses clients, après avoir proposé le même service sur Cardano, Polkadot et Tezos. L’infrastructure d’Ethereum devient un produit bancaire autant qu’un terrain d’expérimentation publique.
Le calendrier ajoute au symbole. La mise à jour Bellatrix est en ligne depuis le 6 septembre et la bascule vers la preuve d’enjeu se joue dans les tout prochains jours. Le patron de Coinbase, Brian Armstrong, a publiquement redouté que la pression réglementaire sur les gros validateurs ne fragilise la neutralité du réseau, et la centralisation reste le risque le plus cité par les développeurs.
Quand la transparence change de camp
Il y a quelque chose de contre-intuitif à voir une banque centrale nordique publier son code pendant qu’une partie de l’industrie crypto se referme sous la pression réglementaire. L’ouverture n’est plus l’apanage de ceux qui la revendiquent, au moins le temps d’un prototype.
Reste une question que le dépôt GitHub ne tranche pas. Une couronne numérique posée sur des rails fermés, sans portefeuille grand public et derrière une authentification, tient-elle encore de la blockchain telle que l’écosystème l’entend ? La réponse dessinera le degré d’interopérabilité entre monnaies publiques et actifs numériques, et donc la valeur des ponts que les uns et les autres bâtissent aujourd’hui.

