Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières
Circle, l’émetteur de l’USD Coin, a annoncé le 28 septembre 2022 son intention de rendre son stablecoin disponible nativement sur cinq nouveaux écosystèmes, dont Cosmos. L’annonce a été faite sur la scène de Converge22, la conférence organisée par l’entreprise à San Francisco, et elle vaut moins par le nombre de chaînes concernées que par la méthode retenue pour y déployer le jeton.
Un stablecoin natif est un jeton émis directement par son émetteur sur la chaîne concernée, adossé aux réserves qu’il détient. Il s’oppose à la version pontée, un actif synthétique créé par un protocole tiers qui immobilise le jeton d’origine sur une autre chaîne. La distinction paraît technique ; elle porte pourtant l’essentiel du risque supporté par le détenteur.
Circle prévoit une mise en service au début de l’année 2023 pour Cosmos, en s’appuyant sur une chaîne d’émission dédiée plutôt que sur un pont. Pourquoi ce détour, alors que l’écosystème dispose déjà d’un protocole de transfert entre ses chaînes ?
Huit écosystèmes aujourd’hui, treize demain
L’annonce s’inscrit dans un plan d’expansion multi-chaînes revendiqué comme tel. L’USDC circule déjà nativement sur huit réseaux : Algorand, Avalanche, Ethereum, Flow, Hedera, Solana, Stellar et TRON. Les cinq ajouts annoncés porteraient ce total à treize, ce qui représente une progression de plus de 60 % en une seule salve.
Le responsable produit de Circle a résumé l’objectif sans détour, en le ramenant à une question de liquidité et d’interopérabilité.
L’expansion multi-chaînes doit faire passer la disponibilité native de l’USDC de huit à treize écosystèmes, et permettre aux développeurs qui construisent sur l’USDC comme à leurs utilisateurs de bénéficier d’une liquidité et d’une interopérabilité accrues au sein de l’économie crypto.
Joao Reginatto, vice-président produit de Circle, communiqué de presse du 28 septembre 2022
Le calendrier n’est pas uniforme d’une chaîne à l’autre, et Cosmos ferme la marche de plusieurs mois. Cette place particulière tient à une contrainte que les quatre autres réseaux n’ont pas.
Cinq réseaux, deux calendriers distincts
Les échéances annoncées séparent quatre réseaux servis avant la fin de l’année et un cinquième qui devra attendre. Voici la répartition telle qu’elle a été présentée :
- Arbitrum One, la solution de mise à l’échelle de niveau 2 développée par Offchain Labs, avant fin 2022 ;
- NEAR, la blockchain à fragmentation qui vise le règlement en quelques secondes, avant fin 2022 ;
- Optimism, l’autre rollup optimiste conçu par des développeurs Ethereum, avant fin 2022 ;
- Polkadot, via la parachaîne Statemint, pour bénéficier du modèle de sécurité partagée du réseau, avant fin 2022 ;
- Cosmos, via une chaîne d’émission neutre, au début de l’année 2023.
Trois de ces quatre premiers réseaux sont des extensions d’Ethereum, où l’USDC circule déjà. Le passage y relève surtout du portage technique, et ne suppose aucune architecture d’émission nouvelle.
Cosmos pose un problème d’une autre nature. Le réseau de blockchains interconnectées n’est pas une chaîne unique mais un ensemble de chaînes souveraines aux validateurs distincts. Il n’existe donc pas d’endroit évident où poser le jeton.
Une chaîne d’émission neutre plutôt qu’un actif ponté
La réponse retenue consiste à créer une chaîne dédiée à l’émission d’actifs, neutre vis-à-vis des applications qui les utiliseront. L’USDC y serait frappé une seule fois, puis circulerait vers les autres chaînes par le protocole de communication inter-blockchains, l’IBC. Ce protocole relie alors 49 blockchains capables de s’échanger des actifs sans intermédiaire centralisé.
La différence avec un pont classique tient au statut du jeton reçu. Un actif transféré par IBC reste un reçu de l’actif d’origine, mais le protocole est natif à l’écosystème et audité comme tel, là où un pont inter-écosystèmes est un contrat isolé, souvent le maillon faible de la chaîne. L’année 2022 l’a rappelé durement : le pont Ronin a perdu environ 620 millions de dollars en mars, et Wormhole environ 320 millions en février.
Pour un détenteur qui garde ses positions plusieurs années, cette distinction n’a rien d’anecdotique. Un dollar tokenisé dont la garantie repose sur un contrat de pont expose à un risque technique qui n’a rien à voir avec la solvabilité de l’émetteur. Un dollar natif ramène le risque là où il est le plus lisible, c’est-à-dire dans les réserves de Circle et leur attestation.
La sécurité du Cosmos Hub en location
Circle a précisé être en discussion avec l’écosystème pour s’appuyer sur l’Interchain Security, dont la disponibilité publique était elle aussi annoncée pour le début 2023. Le principe de la sécurité interchaîne consiste à laisser une chaîne nouvelle emprunter l’ensemble des validateurs du Cosmos Hub plutôt que de recruter les siens.
L’intérêt est direct pour une chaîne d’émission de stablecoin. Une chaîne jeune, avec peu de jetons mis en jeu, est attaquable pour un coût très inférieur à la valeur qu’elle sécurise. En s’adossant au Hub, la chaîne d’émission hérite d’un budget de sécurité qu’elle n’aurait pas pu constituer seule, ce qui est précisément ce que réclame un actif censé valoir un dollar en permanence.
Ce que l’arrivée d’un dollar natif change pour un écosystème
L’absence de stablecoin natif a longtemps été un point faible de Cosmos. Les applications de finance décentralisée y travaillaient avec des versions pontées venues d’Ethereum, ou avec des stablecoins algorithmiques dont 2022 a montré la fragilité. Le départ de dYdX, qui a quitté Ethereum pour sa propre chaîne Cosmos en juin, avait rendu le manque plus visible encore.
Une plateforme de dérivés a besoin d’une unité de compte stable pour coter ses marchés et régler ses positions. Sans jeton natif, elle dépend d’un actif importé dont elle ne contrôle ni l’émission ni la garantie. L’arrivée annoncée de l’USDC répond directement à ce besoin, et déplace la question de la liquidité vers celle de l’usage.
Une annonce d’intention, pas une mise en service
Le communiqué emploie un vocabulaire prudent, et il faut le lire comme tel. Circle annonce une intention et des discussions en cours, pas un déploiement acté. Deux briques restent à livrer avant que le jeton ne circule : la chaîne d’émission elle-même, et l’Interchain Security sur laquelle elle doit s’appuyer.
Le décalage entre l’annonce et la mise en service est un révélateur utile pour qui suit un écosystème sur la durée. Il mesure la distance entre ce qu’une équipe promet en conférence et ce que son infrastructure permet réellement, à un moment où le secteur traverse sa phase la plus tendue depuis trois ans. La suite se lira dans les mois qui viennent, chaîne par chaîne.

