Le HCR verse son aide aux déplacés ukrainiens en dollars numériques, retirables chez MoneyGram

Le HCR et la fondation Stellar versent une partie de l'aide aux déplacés ukrainiens en USDC, convertibles en espèces chez MoneyGram. Le secteur humanitaire a déjà essuyé plusieurs échecs avec la blockchain, et ce pilote arrive avec une brique que les précédents n'avaient pas.

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Les agences humanitaires cherchent depuis des années le moyen de faire parvenir de l’argent à des personnes qui n’ont plus ni banque, ni papiers, ni parfois adresse. La blockchain leur est régulièrement présentée comme la réponse. Un stablecoin comme l’USDC, jeton émis par la société américaine Circle et adossé au dollar à parité stricte grâce à un mécanisme de réserve entièrement collatéralisé, promet en effet ce qu’un virement classique ne sait pas faire dans un pays en guerre : circuler sans compte bancaire, franchir une frontière sans liasse de billets, et laisser une trace vérifiable à chaque étape.

Le 15 décembre 2022, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et la Stellar Development Foundation ont annoncé depuis Genève et San Francisco le lancement d’un tel dispositif, destiné aux déplacés internes ukrainiens et aux personnes affectées par la guerre. Le pays n’en est pas à sa première expérience avec les actifs numériques, après les dons en bitcoin et en ether collectés par Kyiv dès février. L’agence onusienne verse par ailleurs de l’aide en espèces depuis 2016 : le pilote ne réinvente pas l’aide monétaire, il en change la plomberie. Reste la question que plusieurs années d’expérimentations n’ont pas tranchée : la blockchain apporte-t-elle ici quelque chose que les circuits existants ne savent pas faire ?

Un pilote lancé à Kyiv, Lviv et Vinnytsia

Le mécanisme tient en trois temps. Le HCR vérifie l’éligibilité du bénéficiaire, puis lui verse des USDC dans un portefeuille numérique baptisé Vesseo, installé sur un téléphone. Le bénéficiaire conserve ces fonds sous forme de dollars numériques, les emporte où il veut à l’intérieur du pays comme au-delà des frontières, et choisit lui-même le moment de les convertir.

La sortie en espèces passe par MoneyGram, qui compte plus de 4 500 points de retrait rien qu’en Ukraine. Le bénéficiaire retire en dollars, en euros ou en monnaie locale, selon ce qui lui est utile là où il se trouve. Cette dernière brique est celle qui manquait aux tentatives précédentes : sans guichet de sortie dense, un jeton stable reste une écriture comptable.

Trois villes ouvrent le bal, Kyiv, Lviv et Vinnytsia, avant une extension annoncée à d’autres agglomérations puis, début 2023, aux réfugiés ukrainiens installés hors du pays. Le HCR précise que la solution a été testée pendant six mois avant cette mise en service, ce qui la distingue des annonces de partenariat sans suite dont le secteur est coutumier.

Ce que le dollar numérique règle, et ce qu’il ne règle pas

L’intérêt du montage ne tient pas à la technologie pour elle-même. Il tient à quatre frictions très concrètes de l’aide en zone de conflit, que les circuits bancaires traitent mal dès que les agences ferment et que les distributeurs se vident.

  • L’absence de compte bancaire accessible, quand les agences locales sont fermées, détruites ou situées de l’autre côté du front ;
  • le transport de l’argent, une liasse de billets se perdant, se volant et se déclarant à chaque passage de frontière ;
  • la volatilité, écartée par un jeton indexé sur le dollar plutôt que par un actif dont le cours varie de 10 % en une journée ;
  • la traçabilité, chaque versement laissant une preuve vérifiable de bout en bout pour les bailleurs qui financent l’opération.

Aucune de ces frictions n’est propre à l’Ukraine, ce qui explique que le HCR présente d’emblée le pilote comme adaptable ailleurs. L’agence intervient dans plus de 130 pays et a versé de l’aide en espèces à quelque 35 millions de personnes dans une centaine d’entre eux.

Ce que le dispositif ne règle pas est tout aussi net. Il suppose un téléphone en état de marche, une connexion, et un bénéficiaire capable de manipuler un portefeuille numérique. Sur ces trois points précisément, l’expérience passée du secteur humanitaire est nettement moins flatteuse.

Les précédents peu flatteurs de la blockchain humanitaire

Un rapport publié en août 2022 par des chercheurs du Digital Humanitarian Network a recensé les tentatives menées jusque-là. Son constat est partagé : la technologie a réellement aidé certaines organisations à gagner en efficacité, et elle a dû être abandonnée dans d’autres cas parce qu’elle n’apportait rien de plus que l’existant.

Du côté des réussites, le rapport cite Building Blocks, l’initiative lancée par le Programme alimentaire mondial pour éviter les doublons d’aide, quand plusieurs organisations servent sans le savoir les mêmes personnes. Un registre partagé entre agences a permis de faire tomber les cloisons et de cibler les versements. Le programme fonctionne toujours.

Du côté des échecs, Direct Cash Aid, monté par un consortium de 121 organisations humanitaires, a purement et simplement renoncé à la blockchain. Le projet voulait doter d’une identité numérique auto-souveraine des bénéficiaires d’Éthiopie, du Malawi, du Kenya et des Pays-Bas dépourvus de preuve d’identité. La plupart n’avaient ni smartphone ni accès internet correct, et les agences ne se faisaient pas assez confiance pour reconnaître les vérifications faites par les autres. Les identités créées se sont révélées sans valeur d’usage, et le programme est revenu à des systèmes centralisés.

Un montage adossé à des institutions, pas à une start-up

La liste des intervenants dit beaucoup de la prudence du dispositif. Le Centre international de calcul des Nations unies, prestataire technologique de l’ONU, a été associé à la conception, Circle fournit l’USDC dont la garde de ses réserves est confiée à une banque dépositaire, et le cabinet Linklaters a assuré le conseil juridique à titre gracieux. Le réseau Stellar revendique de son côté plus de 7 millions de comptes ouverts.

La représentante du HCR en Ukraine met en avant un point que les annonces technologiques oublient souvent, celui de la vitesse d’exécution et de la pluralité des canaux de versement.

À travers le monde, le HCR collabore depuis des années avec le secteur technologique, qui a joué un rôle déterminant pour nous aider à innover et à délivrer l’assistance plus vite, car la rapidité est essentielle dans l’action humanitaire. Il est également indispensable d’offrir aux personnes un éventail d’options pour recevoir l’aide, car une solution unique ne convient pas à tous.

Karolina Lindholm Billing, représentante du HCR en Ukraine, dans le communiqué conjoint du HCR et de la Stellar Development Foundation du 15 décembre 2022

Cette insistance sur la coexistence des canaux vaut avertissement. Le versement en USDC n’a pas vocation à remplacer le virement bancaire ou l’enveloppe d’espèces : il s’ajoute, pour les cas où les deux autres ne passent plus.

L’aide en espèces, un chantier bien plus vaste que la blockchain

Depuis sa première politique d’intervention monétaire, adoptée en 2016, le HCR a versé près de 5 milliards de dollars en espèces. L’agence explique privilégier ce format parce qu’il rend aux bénéficiaires la décision de leurs priorités, plutôt que de leur imposer un panier de biens décidé depuis Genève.

Rapporté à cet ordre de grandeur, le pilote ukrainien pèse peu. Son enjeu est ailleurs : si le circuit tient dans un pays en guerre, avec des coupures d’électricité et des banques inégalement accessibles, il tiendra à peu près partout. L’argent doit ici couvrir des besoins immédiats, loyer, nourriture, soins et chauffage pendant l’hiver.

Ce que ce pilote met vraiment à l’épreuve

Le vrai test n’est pas technique. Faire circuler un jeton stable sur un réseau public est devenu banal, et Stellar est loin d’être seul à savoir le faire. Ce qui se joue tient plutôt à la densité du dernier kilomètre : le nombre de guichets réellement ouverts, la fiabilité du réseau mobile, la capacité d’une personne déplacée à récupérer un portefeuille perdu avec son téléphone.

Le secteur crypto a pris l’habitude de célébrer les partenariats institutionnels comme autant de validations. Celui-ci mérite d’être regardé autrement, à l’aune d’un chiffre qui tombera plus tard : la part des bénéficiaires qui auront effectivement retiré leur argent. Les précédents rappellent qu’une identité numérique élégante et inutilisable reste une identité inutile.

Ce chiffre-là dira si l’on tient une infrastructure ou une démonstration. L’extension annoncée aux réfugiés installés hors d’Ukraine, prévue pour les premiers mois de 2023, en donnera un premier aperçu.

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