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Sur une blockchain, l’ordre dans lequel les transactions sont inscrites dans un bloc n’a rien d’anodin : il vaut de l’argent. Celui qui décide de cet ordre peut insérer, exclure ou réarranger les opérations pour en tirer un profit, une manne que l’on désigne par l’acronyme MEV, pour valeur extractible maximale. Ce profit, capté aujourd’hui par les producteurs de blocs, se fait le plus souvent au détriment des utilisateurs ordinaires.
Une nouvelle génération de protocoles cherche à rebattre les cartes en confiant le classement des transactions aux applications elles-mêmes, au plus près de leurs utilisateurs. L’idée est de rendre le traitement des ordres plus équitable et de restituer une part de la valeur aux applications décentralisées. La méthode traditionnelle, centrée sur la maximisation du profit à court terme, peut-elle vraiment être remplacée par un modèle plus juste ?
Aux origines de la valeur extractible
Le phénomène a été théorisé dès 2019 dans l’étude Flash Boys 2.0, qui a popularisé la notion de valeur extractible en décrivant comment des robots exploitaient déjà l’ordonnancement des transactions sur les échanges décentralisés. Ces pratiques ont un nom : front-running, attaques sandwich, arbitrages éclair.
Leur coût est loin d’être théorique. Selon les mesures de Flashbots, les robots ont extrait environ 675 millions de dollars sur la seule blockchain Ethereum entre janvier 2020 et septembre 2022, et le total cumulé se compte désormais en milliards. Cette valeur, prélevée sur les échanges des utilisateurs, alimente une économie parallèle largement invisible pour le grand public.
Autour de cette manne s’est structurée toute une chaîne d’acteurs. Des chercheurs de MEV traquent les opportunités, des constructeurs assemblent les blocs les plus rentables et les valideurs les inscrivent : chacun capte une part de la valeur au passage. Cette division du travail a professionnalisé l’extraction en l’espace de quelques années.
Le séquençage spécifique aux applications
Le modèle actuel néglige les bénéfices d’un classement pensé pour les usages réels et laisse prospérer des pratiques d’exploitation comme le front-running. En rapprochant la décision d’ordonnancement des applications, plusieurs projets veulent répondre aux besoins concrets des utilisateurs et des développeurs. Trois d’entre eux ouvrent la voie.
- Atlas, développé par FastLane, propose des enchères d’ordre adaptées à chaque application ;
- Angstrom, du laboratoire Sorella Labs, conçoit un séquençage sur mesure pour Uniswap v4 ;
- Vertex Protocol s’appuie sur des séquenceurs hors chaîne pour limiter le MEV et accélérer l’exécution.
Ces approches partagent une même conviction : le classement des transactions doit devenir un service au bénéfice des applications, et non une rente pour les producteurs de blocs. Elles empruntent leurs outils à la théorie des enchères, à la cryptographie et à la théorie des jeux.
Des enchères et de la cryptographie pour rétablir l’équité
Les protocoles émergents redéfinissent l’ordonnancement grâce à des mécanismes conçus pour rendre le traitement plus prévisible. Les enchères groupées et l’appariement croisé des transactions visent à réduire les fenêtres d’arbitrage exploitables et à mieux aligner les incitations sur la stabilité du système.
L’objectif affiché est de sortir de l’univers opaque où opèrent les robots d’arbitrage, souvent comparé à une forêt sombre où chaque transaction visible devient une proie. En chiffrant temporairement le contenu des ordres, ces systèmes espèrent priver les prédateurs de l’information qui leur permettait de capter des milliards de dollars aux dépens des utilisateurs.
Sécurité, intégrité et lutte anti-spam
La solidité du classement des transactions conditionne la confiance de tout l’écosystème. De nouvelles propositions intègrent des mesures de sécurité directement au niveau du protocole, avec des systèmes de tri aléatoire et des séquenceurs pensés pour résister à l’espionnage des flux d’ordres.
La lutte contre le spam n’est pas oubliée. Sur un réseau qui traite chaque jour plus d’un million de transactions en concurrence pour l’espace de bloc, la limitation du débit par adresse et le filtrage des acteurs à faible réputation permettent de préserver une participation équitable. Ces garde-fous s’inscrivent dans une réflexion plus large sur le maintien de l’équité sur le marché.
Un enjeu réglementaire et de décentralisation
La question déborde le seul terrain technique. Les régulateurs commencent à s’y intéresser, à l’image de la Banque des règlements internationaux, dont un rapport interroge la légalité même de certaines formes de MEV. La frontière entre optimisation légitime et manipulation reste floue aux yeux du droit financier.
Le risque le plus profond est celui de la centralisation. Après la fusion d’Ethereum de septembre 2022, plus de 90 % des blocs ont été construits via des intermédiaires spécialisés dans l’extraction de valeur, une concentration qui inquiète jusqu’aux architectes du réseau. Vitalik Buterin met en garde contre cette dérive.
Mal encadré, le MEV pourrait entraîner Ethereum sur une voie de centralisation et revenir à recréer le système financier traditionnel, avec des étapes en plus.
Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum, à propos des risques de centralisation liés à la valeur extractible.
Vers un marché du séquençage à plusieurs vitesses
À mesure que ces systèmes mûrissent, une demande émerge pour des services d’exécution différenciés. De nouveaux modèles introduisent des niveaux de priorité et des incitations dynamiques, laissant l’utilisateur arbitrer entre coût réduit et certitude d’exécution. Ces échelons rappellent les flux d’ordres privés de la finance traditionnelle.
Le déplacement en cours est décisif. En plaçant l’équité et la restitution de valeur au cœur de la conception des blockchains, ces stratégies ne se contentent pas d’atténuer des pratiques nuisibles apparues dès 2019 : elles dessinent un modèle économique inédit pour l’ordonnancement, où la manière de classer les transactions devient un terrain d’innovation à part entière.
La bascule ne se fera pas sans heurts. Rendre l’ordonnancement aux applications rogne les revenus des producteurs de blocs, qui ne renonceront pas sans résistance à cette rente. L’arbitrage entre efficacité, équité et sécurité se jouera protocole par protocole, au fil des déploiements et des choix de gouvernance.

