L’Union européenne veut traquer l’évasion fiscale sur les crypto-actifs

Avec la directive DAC8, Bruxelles prépare l'échange automatique d'informations sur les avoirs en crypto-actifs des résidents européens. Les ambassadeurs des Vingt-Sept viennent de lever le dernier obstacle avant le vote des ministres des Finances.

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Placer une fraction de son épargne en bitcoins ou en ethers est devenu un geste courant pour des millions de particuliers européens, souvent à travers des plateformes établies hors de leur pays de résidence. Cette dispersion des avoirs complique la tâche des administrations fiscales, qui peinent à savoir qui détient quoi, et où. La Commission européenne veut refermer cette zone grise avec un texte au nom technique, la directive sur la coopération administrative dite DAC8.

Ce projet étend aux crypto-actifs les mécanismes d’échange d’informations qui existent déjà entre les fiscs nationaux pour les comptes bancaires classiques. Les plateformes seraient tenues de transmettre aux autorités les données de leurs clients résidant dans l’Union, afin que ces montants ne restent plus invisibles aux yeux du fisc. Reste à mesurer jusqu’où ira cette surveillance, et ce qu’elle changera pour celles et ceux qui détiennent des actifs numériques ?

Ce que prévoit le huitième volet de la directive

Présentée par la Commission le 8 décembre 2022, la DAC8 constitue la huitième révision d’un cadre qui organise depuis des années la coopération entre administrations fiscales européennes. Son ambition tient en une formule : étendre la déclaration et l’échange d’informations aux revenus et aux gains générés par les résidents de l’Union lorsqu’ils opèrent avec des crypto-actifs.

Le texte vise large. Il couvre non seulement les cryptomonnaies classiques, mais aussi certains jetons non fongibles, ces NFT dont le marché s’était emballé avant de retomber. Toute entreprise fournissant des services sur crypto-actifs à une clientèle européenne devrait s’enregistrer dans l’Union pour y déclarer les transactions, quel que soit le pays où elle est établie. L’objectif affiché est de priver d’angle mort les avoirs logés à l’étranger, jusqu’ici largement inconnus des autorités.

Un vote des ambassadeurs qui débloque le calendrier

Le projet a franchi une étape décisive à la mi-mai 2023. Réunis au sein du Coreper, l’instance qui prépare les décisions du Conseil, les ambassadeurs des Vingt-Sept ont apporté un soutien unanime au texte, ouvrant la voie à une adoption formelle par les ministres des Finances. Le responsable du dossier à la Commission n’a pas caché sa satisfaction sur les réseaux sociaux.

Les ambassadeurs de l’UE ont soutenu à l’unanimité le DAC8, ouvrant la voie à une adoption par l’ECOFIN la semaine prochaine.

Benjamin Angel, directeur de la fiscalité à la Commission européenne, sur le réseau social X, le 10 mai 2023

La réunion de l’ECOFIN, qui rassemble les ministres de l’Économie et des Finances des États membres, était programmée le 16 mai 2023 à Bruxelles. Un responsable européen cité par la presse spécialisée tempérait toutefois l’enthousiasme : l’accord politique n’était pas encore formellement scellé, plusieurs gouvernements attendant le feu vert de leur parlement national. Le Conseil avait par ailleurs mené l’essentiel de ses discussions à huis clos, sans publier le texte de compromis.

Les obligations qui pèseront sur les plateformes

Au cœur du dispositif figure une série d’exigences nouvelles pour les prestataires de services sur crypto-actifs. Ces règles dessinent un régime de transparence inédit pour un secteur longtemps resté à l’écart des radars fiscaux :

  • l’identification des clients résidents de l’Union et de leur juridiction fiscale ;
  • la collecte des données relatives aux transactions en crypto-actifs ;
  • la transmission de ces informations aux administrations fiscales concernées ;
  • l’enregistrement dans l’Union pour toute entreprise servant une clientèle européenne.

Ce socle rapproche l’univers des actifs numériques des standards déjà appliqués à l’épargne traditionnelle. Pour les plateformes, l’enjeu n’a rien d’anecdotique : adapter leurs systèmes de conformité et leurs procédures de déclaration représente un coût opérationnel considérable, que les plus petits acteurs auront du mal à absorber.

Une brique qui s’emboîte dans le cadre européen

La DAC8 ne surgit pas de nulle part. Elle complète l’édifice réglementaire que l’Union bâtit méthodiquement autour des crypto-actifs, aux côtés du règlement MiCA sur les marchés et des textes de lutte contre le blanchiment. Bruxelles avait déjà affiché sa volonté de restreindre les transactions anonymes pour resserrer ses défenses contre les flux illicites.

Cette cohérence d’ensemble traduit une orientation assumée. Après avoir envisagé d’encadrer strictement les cryptomonnaies confidentielles, l’Union assemble pièce par pièce un dispositif où la traçabilité devient la règle plutôt que l’exception. La fiscalité en constitue le maillon le plus récent, et sans doute l’un des plus sensibles pour les épargnants.

L’empreinte de l’OCDE derrière le texte européen

Le projet européen s’inspire directement de travaux menés à l’échelle mondiale. L’Organisation de coopération et de développement économiques a mis au point un cadre de déclaration des crypto-actifs, connu sous le sigle CARF, destiné à normaliser l’échange international de données de transaction entre autorités fiscales et prestataires de services.

Élaboré en 2022 puis présenté aux ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales du G20, ce cadre a servi de matrice à la copie européenne. L’OCDE avait ouvert la voie dès le printemps de cette année-là en proposant de nouvelles règles mondiales de déclaration, que l’Union a choisi de transposer sans attendre un consensus planétaire. Cette avance permet à Bruxelles de peser sur les standards internationaux plutôt que de les subir.

Ce que la transparence fiscale change pour les détenteurs

Pour le particulier qui construit un patrimoine sur la durée, cette évolution mérite d’être regardée en face. La perspective d’un échange automatique d’informations signifie que les avoirs en crypto-actifs cesseront d’échapper aux regards, exactement comme un compte-titres ou un contrat d’assurance-vie déjà connus de l’administration.

Cet alignement sur les règles de l’épargne classique a une contrepartie : il tend à normaliser un secteur longtemps jugé opaque, condition d’une adoption plus large et plus sereine. Le vrai chantier se jouera dans les mois suivant l’adoption, lorsque chaque plateforme et chaque détenteur devront intégrer ces obligations dans leurs pratiques, sans que l’incertitude sur les modalités précises ne se dissipe d’un seul coup. Les épargnants les plus prévoyants ont tout intérêt à suivre de près la transposition du texte, tant les règles de déclaration détermineront la manière dont ils devront documenter leurs opérations à l’avenir.

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