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Échanger un scan de son iris contre des jetons de cryptomonnaie : la proposition de Worldcoin intrigue autant qu’elle inquiète. Le 26 mars 2024, l’autorité portugaise de protection des données, la CNPD, a ordonné au projet de cesser toute collecte biométrique pendant 90 jours. Worldcoin, porté par Tools for Humanity, la société de Sam Altman, ambitionne de bâtir un système mondial d’identité fondé sur l’unicité de chaque individu.
La décision portugaise s’inscrit dans une série de coups d’arrêt infligés au projet à travers le monde. Elle pose une question devenue centrale à l’ère de l’intelligence artificielle : jusqu’où peut-on collecter des données aussi sensibles que l’empreinte de l’iris de millions de personnes ?
Ce que reproche le régulateur portugais
La CNPD a qualifié sa décision de mesure provisoire urgente, motivée par un afflux de signalements. L’autorité a indiqué avoir reçu des dizaines de plaintes en l’espace d’un mois, un rythme jugé alarmant. Selon elle, le nombre de lieux hébergeant un Orb, l’appareil sphérique qui numérise l’iris, a presque doublé en six mois au Portugal. Le régulateur pointe surtout l’absence de mécanisme de vérification de l’âge des personnes scannées.
Plus de 300 000 personnes avaient déjà confié leurs données biométriques au projet dans le pays. Or ces données relèvent d’une catégorie particulière au titre du règlement européen sur la protection des données, et leur traitement chez des mineurs est illégal. La CNPD a rappelé que les mineurs bénéficient d’une protection renforcée, car ils mesurent mal les conséquences d’un tel traitement.
Des jetons distribués contre des scans
Le fonctionnement de Worldcoin repose sur un échange : en se faisant scanner l’iris par un Orb, l’utilisateur reçoit gratuitement des jetons WLD et un identifiant baptisé World ID. Ce mécanisme incitatif explique la rapidité du déploiement, mais il brouille aussi le consentement, puisqu’une contrepartie financière accompagne la remise de données sensibles. Les régulateurs y voient un ressort qui fragilise le libre arbitre des personnes inscrites.
Le projet a par ailleurs annoncé une transition vers la garde personnelle, censée redonner aux utilisateurs le contrôle de leurs informations. Cette évolution n’a pas suffi à lever les réserves des autorités, qui s’inquiètent surtout de la collecte auprès de publics vulnérables. La question du consentement éclairé reste au cœur des griefs adressés au projet.
La défense de Worldcoin
Face aux accusations, le projet a réfuté tout manquement délibéré. Son délégué à la protection des données a assuré que Worldcoin respectait pleinement les lois encadrant la collecte et le transfert de données biométriques. Le projet dit appliquer une tolérance zéro sur l’inscription des mineurs.
Le rapport de la CNPD est la première fois que nous entendons parler d’un grand nombre de ces sujets, y compris les signalements d’inscriptions de mineurs au Portugal, pour lesquelles nous avons une tolérance zéro et que nous nous employons à corriger dans tous les cas.
Jannick Preiwisch, délégué à la protection des données de la Worldcoin Foundation, propos recueillis par Reuters en mars 2024
Le projet met aussi en avant ses efforts de transparence, avec la publication en open source du logiciel de l’Orb pour permettre des audits indépendants. Reste que la Worldcoin Foundation, entité enregistrée aux îles Caïmans et présentée comme sans membres, entretient un flou sur sa gouvernance que les régulateurs jugent problématique.
Cette ligne de défense n’est pas nouvelle. Le cofondateur Alex Blania a régulièrement justifié l’approche du projet par la nécessité de distinguer les humains des robots dotés d’intelligence artificielle. Worldcoin, qui revendiquait alors plus de 4,5 millions d’inscrits et le soutien d’investisseurs comme a16z crypto et Bain Capital Crypto, entend asseoir sa crédibilité malgré les controverses.
Un projet sous surveillance sur plusieurs continents
Le Portugal est loin d’être un cas isolé. Depuis son lancement mondial à l’été 2023, Worldcoin a déclenché des interventions réglementaires dans de nombreuses juridictions, au point de faire de la conformité son principal obstacle :
- l’Espagne, dont l’agence de protection des données a ordonné une suspension similaire de la collecte ;
- le Kenya, qui a interrompu les inscriptions peu après l’ouverture du projet ;
- la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, où les autorités ont questionné les méthodes de collecte ;
- l’Inde, le Brésil, l’Argentine, la Corée du Sud et Hong Kong, qui ont ouvert leurs propres examens.
Cette accumulation dessine une défiance partagée envers la biométrie de masse. Elle rejoint un mouvement plus large de durcissement réglementaire visant les plateformes crypto, sommées de mieux encadrer leurs pratiques. Le projet avance ainsi d’un pays à l’autre au rythme des sanctions.
Pourquoi l’iris cristallise les craintes
Les données biométriques ont une particularité qui les distingue des autres : contrairement à un mot de passe, elles ne se changent pas. Une empreinte d’iris compromise l’est définitivement, ce qui rend sa fuite bien plus lourde de conséquences. Les défenseurs de la vie privée alertent sur le caractère irréversible de ces informations.
Worldcoin répond que son dispositif convertit le scan en un code sans conserver l’image brute, et invoque la blockchain comme gage de confidentialité. Le débat n’est pas neuf : dès sa levée de fonds, le projet suscitait la controverse, comme le rappelle notre article sur la vente privée de jetons qui a lancé Worldcoin. Le scepticisme, lui, ne s’est jamais dissipé.
Une identité numérique en quête de légitimité
Derrière Worldcoin se joue une question qui dépasse la cryptomonnaie : comment prouver son humanité dans un monde saturé d’agents artificiels. Sam Altman présente cette preuve d’unicité comme indispensable, quand ses détracteurs y voient une surveillance déguisée. L’enjeu touche à la frontière entre innovation et intrusion.
La suspension portugaise n’est que temporaire, le temps pour la CNPD d’instruire les plaintes. Son issue dira si un tel modèle peut se conformer aux exigences européennes, ou s’il devra repenser en profondeur son rapport aux données personnelles. Les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir du projet sur le continent européen, où la biométrie reste un terrain sensible.

