Pénurie de billets au Nigeria : l’eNaira ignorée, le pair-à-pair plébiscité

Le retrait des anciennes coupures a vidé les guichets nigérians et fait des espèces une marchandise facturée jusqu'à un tiers de leur valeur. La monnaie numérique de la banque centrale, elle, reste presque inutilisée pendant que les échanges directs prospèrent.

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Depuis la fin janvier 2023, le pays le plus peuplé d’Afrique vit une pénurie de liquidités qui a fermé des guichets et poussé des habitants à payer pour retirer leur propre argent. À l’origine, une opération monétaire ordinaire : la Banque centrale du Nigeria a redessiné les coupures de 200, 500 et 1 000 nairas et retiré les anciennes.

Le pays de plus de 219 millions d’habitants dispose pourtant d’une monnaie numérique de banque centrale, l’eNaira, lancée en octobre 2021. Une monnaie numérique de banque centrale est une version électronique de la monnaie officielle, émise directement par l’institut d’émission et censée circuler comme des billets. Le contexte semblait idéal pour l’imposer, puisque les espèces avaient disparu et que les paiements électroniques restaient la seule option.

Les Nigérians se sont pourtant tournés ailleurs, vers des actifs numériques dont l’usage bancaire est interdit depuis février 2021. Pourquoi une population privée de billets ignore-t-elle la monnaie numérique que son État lui tend ?

Une refonte des billets qui se transforme en pénurie

La refonte annoncée en octobre 2022 portait sur les coupures les plus utilisées du pays. Les détenteurs étaient invités à déposer leurs anciens billets avant le 31 janvier, date au-delà de laquelle ils perdaient leur cours légal. L’échéance a été repoussée au 10 février, sans régler le problème de fond.

Le problème tient à un écart d’approvisionnement. Selon le média local The Cable, l’institut d’émission n’aurait mis en circulation qu’environ 500 milliards de nairas de billets neufs sur les 3 000 milliards nécessaires. Les banques continuaient donc de distribuer des anciennes coupures à quelques jours de l’échéance, tandis que les commerçants les refusaient déjà pour éviter de se retrouver avec du papier sans valeur.

Plusieurs États de la fédération ont saisi la Cour suprême pour obtenir un report. La juridiction a ordonné la suspension de l’échéance et le maintien du cours légal des anciens billets, mais le gouvernement fédéral ne s’est pas conformé à cette décision et a maintenu le calendrier de la banque centrale. Cette désobéissance à une décision de justice a nourri le sentiment que la pénurie n’était pas un accident de mise en œuvre.

Les plafonds de retrait qui accompagnent la bascule

La disparition des billets s’est doublée d’un dispositif réglementaire qui limite l’accès aux espèces, dont les paramètres ont été révisés sous la pression des acteurs économiques :

  • un plafond hebdomadaire de retrait initialement fixé à 100 000 nairas, environ 270 dollars, pour les particuliers ;
  • un plafond de 500 000 nairas par semaine pour les entreprises dans la première version du texte ;
  • des seuils relevés ensuite à 500 000 nairas pour les particuliers et 5 millions de nairas, un peu plus de 1 000 dollars, pour les entreprises ;
  • une consigne donnée aux Nigérians de déposer leurs anciennes coupures en agence sans recevoir de billets neufs en échange.

Le résultat est un pays où l’argent liquide devient une marchandise. Les agents bancaires indépendants installés en bord de route, qui servent de relais là où les agences ont fermé, facturent jusqu’à 30 à 35 % de commission sur un retrait, d’après les témoignages recueillis sur place.

La révision des plafonds n’a pas apaisé les critiques, parce qu’elle ne change rien à la donnée centrale : il n’y a pas assez de billets neufs pour honorer les retraits, quel que soit le plafond affiché.

Des guichets pris d’assaut et des paiements saturés

Le basculement s’est fait sur une infrastructure qui n’était pas dimensionnée pour l’absorber. Le système national de transfert interbancaire, le NIBSS, a peiné à traiter la hausse des volumes, provoquant un grand nombre de transactions échouées. Les applications bancaires mobiles ont connu des interruptions répétées, et les réclamations client ont saturé les banques au moment précis où leurs agences physiques étaient fermées.

La colère s’est transformée en violences. Le 15 février, selon le quotidien Punch, des manifestants ont tenté de forcer les locaux de la banque centrale à Benin City, dans l’État d’Edo ; deux d’entre eux auraient été tués. Le 20 février, à Sagamu, dans l’État d’Ogun, des agences d’Union Bank, de First Bank et de Keystone Bank ont été incendiées. Le porte-parole de la police fédérale, Olumuyiwa Adejobi, a fait état de près de dix banques détruites en une journée.

L’eNaira, une monnaie numérique que personne n’utilise

Le contraste est saisissant avec les chiffres d’adoption de la monnaie numérique officielle. Citant un décompte du Fonds monétaire international, le quotidien The Punch rapporte qu’en novembre 2022, le portefeuille eNaira avait été téléchargé environ 942 000 fois pour une population de plus de 219 millions d’habitants. Sur ces portefeuilles, 8 % seulement seraient réellement actifs, pour un montant moyen de transaction de 53 000 nairas, soit environ 120 dollars.

Un an après son lancement, l’eNaira n’a pas dépassé le stade du produit de démonstration. Les raisons avancées localement tiennent moins à la technologie qu’au rapport de confiance avec l’institution émettrice : la banque qui propose la monnaie numérique est celle qui vient de retirer les billets.

Ce n’est qu’un second rôle dans un drame bien plus vaste, dont il n’est pas l’auteur. La politique de dématérialisation de la banque centrale précède de loin la création de l’eNaira, et bien plus d’argent circule numériquement dans l’économie nigériane en dehors de l’eNaira.

Femi Longe, directeur de programme de Qala Africa, propos recueillis par crypto.news et publiés le 23 février 2023

Femi Longe attribue la crise à un faisceau de causes antérieures : une pénurie de devises installée depuis plusieurs années sur fond de recettes pétrolières en baisse, la corruption, et la volonté de faire rentrer dans le système bancaire des liquidités thésaurisées avant l’élection présidentielle.

Le détour par le pair-à-pair et le marché parallèle

Faute de billets et d’appétit pour l’eNaira, une partie de la population s’est reportée sur les cryptomonnaies, malgré l’interdiction faite aux banques de servir les plateformes depuis février 2021. Le bras de fer juridique engagé autour de cette interdiction n’a jamais tranché la question de son opposabilité aux particuliers.

L’interdiction a surtout déplacé les échanges vers le pair-à-pair, c’est-à-dire des transactions directes entre personnes, sans passer par une plateforme dépositaire. Elle a aussi ouvert un écart de prix considérable. À 24 700 dollars, le bitcoin s’échangeait alors autour de 18,5 millions de nairas au taux parallèle de 750 nairas pour un dollar, alors que cette même somme représentait 41 100 dollars au taux officiel de 450 nairas pour un dollar. La prime tient au taux de change, pas à l’actif : elle mesure la valeur que les Nigérians accordent à un dollar réellement accessible.

Le pays figurait en 2022 au premier rang mondial des recherches sur l’achat de bitcoin. Cet intérêt précédait la crise des billets, ce qui explique en partie pourquoi le réflexe des ménages sous contrainte n’a pas été de télécharger un portefeuille eNaira.

Un cadre légal en attente et une leçon d’ordre politique

Le Parlement n’est pas resté immobile. En décembre 2022, Babangida Ibrahim, président de la commission des marchés de capitaux de la Chambre des représentants, indiquait que celle-ci comptait adopter une loi encadrant l’usage des cryptomonnaies. Aucune avancée notable n’a suivi. Le régulateur boursier avait pourtant, dès mai 2022, publié des règles encadrant l’émission d’actifs numériques, signe que les administrations nigérianes ne parlent pas d’une seule voix sur ce sujet.

Ce que la séquence nigériane met à nu dépasse le cas d’une monnaie numérique mal accueillie. Le projet de réduction progressive des espèces annoncé fin 2022 reposait sur une hypothèse implicite : qu’un instrument de paiement se décrète. La crise de février montre qu’il se choisit, et que le choix se joue sur la confiance autant que sur la commodité. Les banques centrales qui préparent leur propre monnaie numérique, en Europe comme ailleurs, observent cette séquence avec attention.

Reste à savoir si les autorités nigérianes tireront de cet épisode une correction de méthode ou la confirmation qu’il faut aller plus vite. La réponse pèsera sur les habitudes de paiement de la plus grande économie d’Afrique pour la décennie qui vient.

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