OneCoin : le cofondateur plaide coupable, la Cryptoqueen court toujours

Karl Sebastian Greenwood a reconnu trois chefs de fraude et de blanchiment devant un tribunal de Manhattan. Le dossier expose une cryptomonnaie sans blockchain publique, dont le cours était fixé à la main, et dont la cofondatrice reste introuvable depuis cinq ans.

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Une cryptomonnaie sans blockchain publique, dont le cours était fixé à la main dans un tableur et dont le minage n’a jamais existé : voilà ce qu’était OneCoin. Le projet, lancé en 2014 depuis Sofia, s’est vendu par un réseau de marketing à paliers, celui-là même qui alimente les ventes de compléments alimentaires ou de produits ménagers. Plus de trois millions de personnes y ont investi, pour un total supérieur à quatre milliards de dollars selon la justice américaine.

Le vendredi 16 décembre 2022, l’un de ses deux fondateurs a plaidé coupable devant un tribunal fédéral de Manhattan. Karl Sebastian Greenwood, 45 ans, ressortissant suédois et britannique, était le distributeur mondial en chef du réseau. Sa cofondatrice, Ruja Ignatova, surnommée la Cryptoqueen, reste introuvable depuis octobre 2017.

L’affaire tombe au terme d’une semaine chargée pour le parquet du district sud de New York, qui a multiplié les annonces visant l’écosystème crypto. Elle pose une question que le secteur préfère souvent éviter : qu’est-ce qui distingue vraiment une cryptomonnaie d’une escroquerie qui en emprunte le vocabulaire ?

Ce que Greenwood a reconnu devant le juge

Le plaidoyer porte sur trois chefs, et non deux comme l’ont écrit plusieurs reprises : entente en vue de commettre une fraude par fil, fraude par fil, et entente en vue de blanchir de l’argent. Chacun est passible d’un maximum de vingt ans d’emprisonnement, soit soixante ans de peine encourue au total. Le juge de district Edgardo Ramos a accepté le plaidoyer le jour même et fixé l’audience de détermination de la peine au 5 avril 2023.

Le parcours judiciaire de l’intéressé est plus long qu’il n’y paraît. Interpellé à son domicile de Koh Samui, en Thaïlande, en juillet 2018, il a été extradé vers les États-Unis en octobre de la même année et se trouve en détention depuis son arrestation. Le procureur fédéral chargé du dossier a accompagné l’annonce d’une déclaration qui donne le ton du parquet.

En tant que fondateur et dirigeant de OneCoin, Karl Sebastian Greenwood a exploité l’un des plus vastes montages frauduleux internationaux jamais mis sur pied. Ses complices et lui ont escroqué des milliards de dollars à des victimes qui ne se doutaient de rien, en présentant OneCoin comme le futur tueur de Bitcoin, alors que les OneCoins n’avaient strictement aucune valeur.

Damian Williams, procureur fédéral du district sud de New York, communiqué du 16 décembre 2022

Un réseau de vente pyramidal avant d’être une cryptomonnaie

La mécanique commerciale explique la vitesse de propagation bien mieux que la technologie. Les membres touchaient des commissions en recrutant d’autres membres, qui achetaient à leur tour des lots de jetons : la valeur ne venait pas du produit mais du recrutement. Les documents promotionnels de la société revendiquaient plus de trois millions d’investisseurs.

Les chiffres internes versés au dossier donnent la mesure du succès commercial. Entre le quatrième trimestre 2014 et le quatrième trimestre 2016, la structure a enregistré 4,037 milliards d’euros de chiffre d’affaires et affiché des bénéfices de 2,735 milliards d’euros. Greenwood, en tant que premier distributeur du réseau, percevait de son côté environ 20 millions d’euros par mois.

Cette architecture de rémunération avait été pensée dès l’origine. La justice relève que l’idée de vendre le jeton par un réseau à paliers est attribuée à Greenwood par sa cofondatrice elle-même, dans une vidéo diffusée en ligne. Le montage cochait toutes les cases de ce que l’on apprend à repérer dans les signaux d’alerte d’un projet trompeur.

Les mensonges que les courriels documentent

La particularité de ce dossier tient à l’abondance des échanges écrits saisis par les enquêteurs, qui décrivent la fraude en toutes lettres. Le parquet en tire cinq tromperies documentées et assumées par les deux fondateurs :

  • le cours, présenté comme le fruit de l’offre et de la demande, était en réalité fixé par la société elle-même, un courriel de mars 2015 évoquant la possibilité de simuler de la volatilité ;
  • le prix affiché est passé de 0,50 à environ 29,95 euros par jeton sans jamais baisser une seule fois ;
  • le minage était une fiction destinée à retenir les membres, l’un des fondateurs écrivant à l’autre qu’ils ne minaient pas et racontaient n’importe quoi ;
  • la blockchain privée revendiquée n’était ni publique ni vérifiable, ce qui interdisait tout contrôle extérieur ;
  • à partir de mars 2015, des jetons ont été attribués à des membres alors qu’ils n’existaient même pas dans ce registre interne.

Le vocabulaire employé en privé achève le tableau. Dès l’été 2014, les deux fondateurs désignaient leur propre produit par un terme de mépris dans leurs courriels, et un échange de septembre 2016 avec un proche qualifiait les investisseurs d’idiots. Une stratégie de sortie était même envisagée dès août 2014, dont la première option consistait à partir avec l’argent en faisant porter la responsabilité à un tiers.

Ces éléments changent la nature du dossier. On ne parle pas d’un projet technique qui aurait mal tourné, mais d’un montage conçu pour tromper dès le premier jour, avec un habillage crypto choisi pour sa capacité à impressionner. La différence compte, y compris pour comprendre pourquoi les poursuites fédérales contre les faux projets miniers se sont multipliées ces derniers mois.

Wembley, robe rouge et promesse de tuer Bitcoin

La promotion se faisait à ciel ouvert, dans des salles pleines. Le 11 juin 2016, un événement baptisé Coin Rush réunissait des milliers de membres à la Wembley Arena de Londres. Greenwood y présentait sa cofondatrice à la foule comme la créatrice de la cryptomonnaie, avant qu’elle ne monte sur scène en robe de bal rouge, au milieu de véritables feux d’artifice d’intérieur et sur une chanson d’Alicia Keys.

Le discours tenu ce soir-là est resté dans les archives judiciaires. OneCoin y était annoncé comme le futur tueur de Bitcoin, et son ascension présentée comme si rapide que plus personne ne parlerait de Bitcoin deux ans plus tard. Le marché américain avait été ouvert un an plus tôt, le 4 juillet 2015, lors d’un séminaire en ligne relayé sur YouTube où la fondatrice expliquait qu’il fallait être fort aux États-Unis pour espérer rattraper Bitcoin.

La Cryptoqueen reste introuvable

Le volet le plus frustrant du dossier n’a pas bougé. Ruja Ignatova a été inculpée le 12 octobre 2017 devant le tribunal fédéral du district sud de New York, qui a émis un mandat d’arrêt à son nom. Treize jours plus tard, le 25 octobre 2017, elle prenait un vol commercial de Sofia à Athènes : personne ne l’a revue publiquement depuis.

La traque s’est intensifiée cette année. Après son inscription sur la liste européenne des personnes les plus recherchées au printemps, elle a rejoint en juin 2022 la liste des dix fugitifs les plus recherchés du Bureau fédéral d’enquête, qui offre 100 000 dollars pour toute information menant à son arrestation. L’enquête a mobilisé le fisc américain, le FBI et la police royale thaïlandaise.

Ce que ce dossier dit du mot cryptomonnaie

Le point le plus instructif de l’affaire tient en une ligne du dossier : OneCoin ne disposait pas d’un registre public et vérifiable. Tout le reste en découle. Sans registre consultable par n’importe qui, rien ne distingue un jeton d’une ligne dans la base de données d’une entreprise, et la promesse de décentralisation devient un argument de vente comme un autre.

Le test est à la portée de tout le monde, et il ne demande aucune compétence technique particulière. Un explorateur de blocs ouvert, une adresse, une transaction que l’on retrouve : quand ces trois éléments manquent, la question de la valeur ne se pose même plus. Les montages qui prospèrent sont précisément ceux qui rendent cette vérification impossible tout en empruntant le vocabulaire de ceux qui la permettent.

La séquence judiciaire en cours à New York ne concerne pas seulement les victimes de OneCoin. Elle installe une frontière que le secteur mettra du temps à digérer, entre les projets qui exposent leurs comptes à la vérification collective et ceux qui demandent qu’on les croie sur parole. Le procès de la Cryptoqueen, lui, attend toujours son accusée.

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