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Une banque centrale peut détenir de l’or, des devises étrangères ou des obligations d’État, mais peut-elle inscrire à son bilan un actif aussi volatil que le bitcoin ? La question agite les milieux financiers depuis que plusieurs gouvernements envisagent de constituer des réserves publiques en cryptomonnaie. Un actif de réserve sert à garantir la stabilité d’une monnaie et à absorber les chocs, ce qui suppose des qualités précises que le bitcoin ne réunit pas aux yeux de tous.
La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a mis fin au suspense pour la zone euro lors de sa conférence de presse du 30 janvier 2025. Alors que le cours du bitcoin évolue au-dessus de 100 000 dollars et que Washington multiplie les signaux favorables, l’institution de Francfort campe sur une ligne de prudence. Pourquoi la BCE ferme-t-elle si nettement la porte à une réserve en bitcoins ?
Ce que la présidente de la BCE a martelé
Interrogée sur l’idée qu’une banque centrale européenne détienne du bitcoin, Christine Lagarde a répondu sans détour que les réserves d’une institution monétaire obéissent à des exigences non négociables. Elle a insisté sur la liquidité, la sécurité et la sûreté de ces avoirs. À ses yeux, le bitcoin échoue sur chacun de ces critères, en raison de sa volatilité et des soupçons de blanchiment qui entourent encore une partie des flux en cryptomonnaies.
La déclaration a d’autant plus de poids qu’elle émane de la gardienne d’une monnaie partagée par plus de 340 millions d’habitants dans les vingt pays de la zone euro. En écartant publiquement le bitcoin, la BCE ferme une porte que d’autres entrouvrent et pose les termes d’un débat qui dépasse la seule dimension technique.
Les réserves doivent être liquides, sûres et sécurisées, et ne pas être entachées par le soupçon de blanchiment ou d’autres activités criminelles ; je suis convaincue que le bitcoin n’entrera pas dans les réserves des banques centrales du Conseil général.
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, conférence de presse du 30 janvier 2025
Les critères d’un actif de réserve selon Francfort
Pour comprendre ce refus, il faut revenir à la fonction même d’une réserve de change. Une banque centrale la mobilise pour défendre sa monnaie, honorer ses engagements et traverser les crises. Quatre exigences structurent ce choix, et le bitcoin s’en éloigne sur plusieurs plans :
- la liquidité, soit la capacité à céder l’actif rapidement et en grand volume sans effondrer son prix ;
- la sécurité juridique, avec un émetteur identifié et un cadre de conservation éprouvé ;
- la stabilité de la valeur, quand le bitcoin a connu des variations de plus de 70 % sur une seule année ;
- l’absence de soupçon d’activités illicites, un point sur lequel les régulateurs restent particulièrement vigilants.
Ces principes ne sont pas propres à la zone euro et structurent la doctrine de la plupart des grandes banques centrales. L’or coche presque toutes ces cases, ce qui explique pourquoi il demeure, aux côtés du dollar, le socle des réserves mondiales.
Pourquoi le débat s’est invité en Europe
Si Christine Lagarde a dû se prononcer, c’est que la question a franchi les portes d’une banque centrale du continent. Le gouverneur de la Banque nationale tchèque, Aleš Michl, a proposé début 2025 d’étudier une diversification des réserves pouvant inclure le bitcoin, à partir d’un portefeuille d’environ 140 milliards d’euros. L’idée d’y allouer jusqu’à 5 % a suffi à relancer une controverse que Francfort espérait éteinte.
La démarche tchèque reste isolée et purement exploratoire, mais elle révèle une fracture. Certains responsables se laissent tenter par la performance passée du bitcoin, quand la BCE rappelle que la République tchèque, bien que membre de l’Union européenne, conserve sa couronne et une marge de manœuvre que les pays de la zone euro n’ont pas.
L’euro numérique comme réponse de l’institution
Plutôt que d’adosser ses réserves à un actif décentralisé, la BCE défend un projet de sens inverse, celui d’un euro numérique émis et contrôlé par la puissance publique. La phase préparatoire de ce chantier a débuté en novembre 2023 pour une durée initiale de deux ans, avec une décision de lancement attendue à son terme. Un euro numérique offrirait une monnaie publique sous forme électronique, là où le bitcoin échappe par nature à toute autorité centrale.
Le contraste résume la philosophie de Francfort. Le cadre réglementaire européen des cryptoactifs encadre déjà les plateformes et les émetteurs, mais l’institution sépare nettement la supervision du marché de la composition de ses avoirs. La confiance dans l’euro repose sur des institutions, pas sur un protocole informatique, et Francfort ne compte pas déléguer ce socle.
Un contraste avec la dynamique américaine
De l’autre côté de l’Atlantique, le vent souffle dans une direction opposée. La nouvelle administration a lancé un groupe de travail chargé d’évaluer la création d’un stock national d’actifs numériques, dans le prolongement des promesses faites par Donald Trump pendant sa campagne. Plusieurs États comme le Texas, l’Utah et l’Arizona ont déposé des propositions pour constituer leurs propres réserves. Cette effervescence réglementaire outre-Atlantique nourrit directement les attentes du marché.
Le patron de Coinbase, Brian Armstrong, plaide publiquement pour que les États détenant de l’or envisagent aussi le bitcoin, tandis que le Salvador, pionnier en la matière, a poursuivi ses achats pour dépasser les 6 000 bitcoins accumulés. Francfort observe ces mouvements sans s’y rallier, convaincue qu’une réserve publique doit rester à l’abri des secousses de marché.
Ce que révèle le refus de Francfort
Le refus de la BCE dépasse la simple prudence comptable. Il dessine deux visions de la monnaie appelées à coexister et à se mesurer dans les prochaines années, entre une souveraineté adossée aux institutions publiques et un actif rare et apatride que des États commencent à traiter comme une réserve stratégique. Le choix européen engage la crédibilité de l’euro autant que sa capacité à peser face au dollar.
La position de Christine Lagarde n’a rien d’un point final. Tant que le bitcoin gagnera du terrain dans les portefeuilles publics et privés, la pression sur les banques centrales restera vive, et la frontière entre régulation, méfiance et adoption continuera de se déplacer. La zone euro devra composer avec un actif qu’elle refuse d’inscrire à son bilan mais qu’elle ne peut plus ignorer.

