Rendement réel : comment distinguer un vrai partage de revenus d’une simple impression de jetons

Payé en ether plutôt qu'en jetons maison, le rendement réel s'est imposé comme l'argument de l'été en finance décentralisée. Ceux-là mêmes qui le pratiquent préviennent qu'il se manipule aussi bien que les mesures qu'il remplace.

Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières

Le rendement réel désigne une part des revenus d’un protocole de finance décentralisée, versée à ceux qui immobilisent son jeton de gouvernance, et libellée dans un actif que le protocole n’a pas émis lui-même. Ether, dollar numérique, rarement autre chose. La comparaison la plus juste tient en un mot : cela ressemble beaucoup à un dividende.

La nuance paraît byzantine et elle ne l’est pas du tout. Pendant deux ans, l’écrasante majorité des rendements affichés en finance décentralisée provenait de la création de nouveaux jetons distribués aux déposants, un mécanisme qui enrichit les premiers arrivés et dilue tous les autres. Un rendement payé en monnaie de singe reste un rendement nul une fois l’inflation du jeton déduite, et beaucoup de porteurs l’ont appris à leurs dépens.

Le contexte de 2022 explique le succès soudain de cette notion. Les jetons de gouvernance ont perdu 80 % ou davantage depuis leurs sommets, et encaisser quelques pour cent en ether change la nature de l’attente. Reste une question que le vocabulaire ne tranche pas : à quoi reconnaît-on un rendement réellement adossé à des revenus, plutôt qu’une étiquette posée sur le même mécanisme qu’avant ?

Qu’est-ce que le rendement réel en finance décentralisée ?

Une part du chiffre d’affaires d’un protocole, redistribuée aux porteurs qui bloquent leur jeton, et payée dans un actif extérieur au protocole. The Defiant en donnait le 17 août 2022 une définition tenant en une phrase : une part des revenus libellée dans un actif grand public comme l’ether ou l’USDC, accessible en immobilisant le jeton de gouvernance.

Le détail qui fait toute la différence

Deux mécanismes peuvent produire un chiffre identique sur une interface, et pourtant tout les oppose. Le premier consiste à prélever des commissions sur une activité réelle, puis à en reverser une fraction. Le second consiste à créer de nouveaux jetons et à les distribuer, ce qui ne crée aucune richesse mais redistribue la valeur des porteurs existants vers les nouveaux déposants. Un affichage de 20 % recouvre indifféremment l’un ou l’autre.

Le test tient à l’actif versé. Un protocole qui paie en ether ou en dollar numérique a dû acquérir ces actifs quelque part, donc les gagner. Un protocole qui paie dans son propre jeton n’a eu qu’à en frapper davantage. Certains cas intermédiaires existent, notamment quand un projet rachète son propre jeton sur le marché avec ses revenus avant de le distribuer : la trésorerie a bien dépensé de l’argent réel, et le mécanisme reste honnête.

Ce que le mot ne garantit pas

La formulation a un défaut que ses promoteurs reconnaissent eux-mêmes. Rien n’empêche un projet d’émettre massivement son jeton pour attirer des capitaux, puis de mettre en avant le rendement en ether que ces capitaux génèrent. Les deux flux coexistent, l’un est affiché, l’autre beaucoup moins, et le porteur encaisse en ether ce qu’il perd en dilution. Le vocabulaire n’a alors servi qu’à déplacer le regard, du bilan du protocole vers la couleur de la pièce qu’il vous tend.

Ce que l’ether versé ne compense pas

Un calcul simple suffit à ramener les taux affichés à leur juste place. Si un protocole verse 12 % par an en ether tout en augmentant l’offre de son jeton de 30 % sur la même période, le porteur encaisse un flux bien réel et perd davantage en valeur relative qu’il ne gagne en revenus. Les deux chiffres vivent sur deux lignes différentes, et une seule des deux est mise en avant.

La soustraction devient encore plus instructive quand la position est bloquée. Un engagement de plusieurs mois interdit de sortir au moment où le calendrier d’émission s’accélère, ce qui revient à financer soi-même la dilution que l’on subit. Le rendement en actif liquide reste alors une compensation partielle, jamais une assurance, et la durée de blocage vaut plus d’attention que le taux affiché à côté.

D’où vient l’engouement soudain pour cette notion ?

D’un retournement de marché qui a rendu la question du financement impossible à éluder. Les rendements à quatre chiffres de 2021 reposaient sur la distribution de jetons natifs à des cadences intenables, et leur disparition a laissé un vide. Le rendement réel occupe ce vide depuis l’été 2022, avec une promesse de flux payés en actifs liquides.

De l’été de la finance décentralisée à la gueule de bois

Le mécanisme d’amorçage remonte à 2020, quand un protocole de prêt a lancé un jeton destiné à récompenser les apporteurs de liquidité. L’idée a fait école en quelques semaines, et le secteur a vu fleurir des taux annuels que personne ne discutait vraiment. Les déposants passaient d’un projet à l’autre, encaissaient les jetons distribués et cherchaient à les revendre avant les autres, une pratique que le jargon a baptisée agriculture de rendement.

Le modèle a rempli sa fonction initiale et révélé sa limite au même endroit. Il a permis à des protocoles naissants d’attirer des capitaux sans disposer du moindre historique, ce qu’aucun autre dispositif n’aurait fait aussi vite. Il a aussi produit une liquidité entièrement mercenaire, qui s’évapore le jour où la récompense baisse, et la plupart des jetons de finance décentralisée ont sous-performé l’ether pendant toute la hausse de 2021.

Deux effondrements qui ont changé les exigences

L’année 2022 a ajouté un argument que les tableaux de rendement ne portaient pas. Les faillites en chaîne du printemps ont rappelé qu’un taux affiché ne dit rien de la solvabilité de celui qui le sert, et que la confiance se mesure au comportement en période de tension. Alex O’Donnell, directeur général d’Umami Labs, résumait ce climat auprès de The Defiant en rappelant que l’écosystème cherche encore à gagner la confiance des utilisateurs, et que ces derniers ont de bonnes raisons de ne pas l’accorder entièrement.

Notre récit de l’effondrement de Terra au printemps 2022 donne la mesure de ce qui s’est joué. Un rendement présenté comme sûr, adossé à un mécanisme que peu de déposants avaient examiné, a disparu en quelques jours avec le capital qui le finançait. La question de l’origine du rendement est devenue la première question, là où elle passait autrefois après celle de son montant.

Comment un protocole partage-t-il concrètement ses revenus ?

En prélevant une commission sur chaque opération, puis en la répartissant selon une règle inscrite dans son code. Les plateformes d’échange de contrats à terme décentralisées illustrent le mieux ce modèle : elles facturent l’ouverture, la fermeture et l’échange, et redistribuent une part fixe de ces commissions aux apporteurs de liquidité et aux porteurs du jeton.

Un partage entre deux populations distinctes

Le dispositif le plus commenté de l’été 2022 sépare deux rôles que les protocoles antérieurs confondaient. D’un côté, les apporteurs de liquidité déposent un panier d’actifs qui sert de contrepartie aux traders et reçoivent la part majoritaire des commissions. De l’autre, les porteurs du jeton de gouvernance qui l’immobilisent reçoivent la part restante. Les deux flux sont versés en ether sur Arbitrum, ou dans le jeton natif du réseau lorsque le protocole y est également déployé.

Ce que cette séparation change mérite d’être compris avant tout calcul de rendement. L’apporteur de liquidité prend un risque de marché, puisque la valeur de son panier fluctue et qu’il encaisse le miroir des positions gagnantes des traders. Le porteur de jeton, lui, prend un risque de valorisation sur le jeton et rien d’autre. Deux taux affichés côte à côte rémunèrent deux risques sans rapport, ce que l’interface ne dit jamais.

Avant de comparer deux rendements annoncés, quelques vérifications séparent l’information du slogan :

  • identifier l’actif dans lequel le rendement est versé, un jeton maison signalant un partage de revenus au mieux partiel ;
  • retrouver le chiffre d’affaires du protocole sur une période longue, et le comparer au montant distribué sur la même période ;
  • relever le calendrier d’émission du jeton natif, afin de savoir combien de nouvelles unités arrivent pendant que le rendement tombe ;
  • vérifier la durée de blocage exigée, une immobilisation de plusieurs mois transformant un rendement en pari sur l’état du protocole à l’échéance ;
  • regarder d’où vient l’activité facturée, un volume alimenté par des incitations temporaires n’ayant pas la même valeur qu’un volume spontané.

Cette méthode ne demande aucune compétence technique particulière, seulement de la patience et deux ou trois sources de données publiques. Elle rejoint la logique de faire travailler ses jetons sans y perdre son capital, à ceci près que l’unité de mesure n’est plus le taux annoncé mais la soutenabilité de la source qui l’alimente.

Pourquoi le rendement réel peut devenir un argument marketing

La critique la plus solide adressée à cette notion vient de l’intérieur du mouvement. 0xSami, cofondateur du protocole Redacted Cartel, pourtant classé parmi les tenants du rendement réel, a publié le 7 août 2022 un texte intitulé « un loup déguisé en agneau » pour alerter sur les dérives d’une optimisation aveugle de cette mesure. Le promoteur d’une pratique en devient ici le premier critique, ce qui donne du poids à l’argument.

Je pense que, de la même manière que la valeur totale verrouillée est une mesure imparfaite, nous ne devrions pas faire du rendement en ether la vraie mesure.

0xSami, cofondateur de Redacted Cartel, déclaration à The Defiant, 17 août 2022

Le parallèle avec la valeur totale verrouillée est éclairant pour qui a suivi la décennie. Cette dernière renseigne utilement sur la taille d’un protocole, mais elle se manipule sans difficulté en distribuant des incitations généreuses, et elle ne dit rien de l’efficacité du capital immobilisé. Notre guide sur la mesure de la valeur totale verrouillée détaille ce point, et le rendement réel expose exactement la même faiblesse dès qu’il devient un objectif en soi.

La combinaison la plus insidieuse

Un scénario précis mérite d’être gardé en tête, parce qu’il coche toutes les cases de la respectabilité. Un projet retarde ses émissions de jetons, exige des porteurs qu’ils bloquent leur position, et met en avant un rapport émissions sur revenus flatteur, présenté comme la preuve de sa viabilité. Six mois plus tard, les émissions différées arrivent, le jeton se dilue pendant que les positions restent bloquées, et le rendement encaissé pèse peu face à la perte de valeur.

Alex O’Donnell, à la tête de la société derrière Umami Finance, partage globalement ce diagnostic tout en assumant de revendiquer le terme. Sa formule a le mérite de la clarté : le rendement réel n’est pas qu’un mot à la mode, mais ce n’est pas une notion qui existe isolément. Il ajoutait auprès de The Defiant que dès qu’une chose devient désirable, tout le monde veut dire qu’il la possède, et que la définition risque alors de se diluer.

Ce que le partage des revenus coûte au protocole

L’argument le moins intuitif de ce débat est aussi le plus sérieux. Un protocole qui reverse son chiffre d’affaires à ses porteurs ne l’investit pas dans son produit, ne rémunère pas ses développeurs avec, et ne constitue pas la réserve qui lui permettra de traverser un creux. Le dividende se paie toujours avec l’argent de la croissance, en finance décentralisée comme ailleurs.

La comparaison avec les jeunes entreprises technologiques s’impose d’elle-même. Une société en phase d’expansion ne verse presque jamais de dividende, et personne ne le lui reproche : ses actionnaires préfèrent qu’elle réinvestisse. Le secteur crypto en est à un stade de maturité comparable, ce qui rend l’exigence de redistribution immédiate paradoxale. 0xSami l’écrivait dans son texte du 7 août : garder l’argent en interne pour retenir les talents et financer les développements sert mieux la communauté sur la durée.

Une limite structurelle s’ajoute à cet arbitrage, et elle est indépassable. Un protocole doit être rentable pour partager quoi que ce soit, ce qui exclut mécaniquement tous les projets naissants. Ces derniers n’ont donc pas d’autre choix que l’émission de jetons pour attirer les premiers capitaux, et le rendement réel devient un privilège de protocoles installés, non une norme applicable à tous. Juger un projet naissant à l’aune de ce critère revient donc à lui reprocher d’être jeune, ce qui n’éclaire rien sur sa qualité réelle.

Trois modèles de rendement, trois fragilités différentes

Ramener ce débat à une opposition binaire serait commode et faux. Dans les faits, la majorité des protocoles pratiquent un mélange des deux logiques, et c’est la proportion qui compte. Le tableau ci-dessous récapitule ce qui alimente chaque modèle et ce qui le met en danger, la colonne de droite étant celle qui mérite le plus d’attention.

ModèleSource du paiementActif verséCe qui le fragilise
Émission de jetonsCréation monétaire du protocoleJeton natif du projetLa dilution, qui annule le rendement affiché
Partage de revenusCommissions prélevées sur l’activitéEther, dollar numérique ou jeton rachetéLa baisse des volumes, qui tarit la source
Modèle mixteCommissions et création monétaire combinéesLes deux, dans des proportions variablesL’opacité du dosage entre les deux flux

La deuxième ligne appelle une nuance que l’enthousiasme de l’été 2022 a eu tendance à gommer. Un rendement adossé à des commissions reste dépendant du volume de transactions, lequel s’effondre en marché baissier exactement au moment où les porteurs comptent dessus. La soutenabilité ne signifie pas la stabilité : elle garantit seulement que le versement correspond à une activité réelle, pas qu’il se maintiendra.

La troisième ligne concentre l’essentiel du travail de vérification. Un protocole mixte peut être parfaitement honnête, à condition d’exposer clairement la part de chaque flux, et le fait que beaucoup ne l’exposent pas est en soi une information. La même vigilance s’applique d’ailleurs aux mécanismes de compensation promis aux apporteurs de liquidité, dont notre explication de la perte impermanente pour les débutants montre qu’ils reposent souvent sur la même création de jetons.

Ce qu’un rendement durable exige du lecteur

Le rendement réel n’est pas un label, c’est une question posée à chaque protocole : d’où vient l’argent que vous me versez ? Cette question a le mérite de ne pas avoir de réponse évasive possible, et de se vérifier sur des données publiques. Elle marque un déplacement du taux vers la mécanique qui le produit, ce qui constitue une maturation réelle du secteur, quoi qu’on pense du vocabulaire employé.

Ce déplacement a pourtant sa propre zone d’ombre, et 0xSami la désignait sans détour en parlant de dissiper les faux-semblants avant que les escroqueries ne reviennent tondre les particuliers. Une notion qui devient un argument commercial finit toujours par être revendiquée par ceux qui ne la méritent pas, et le délai entre l’apparition d’un terme et son détournement se compte en mois dans ce secteur.

Reste l’enseignement le plus transposable, celui qui survivra au terme lui-même. Un rendement se juge à sa source, à sa durée de blocage et à ce qu’il dilue par ailleurs, jamais à son affichage. Les protocoles qui traverseront ce cycle ne seront pas ceux qui auront le mieux revendiqué l’étiquette, mais ceux dont les revenus existaient avant que le mot n’apparaisse. Cette antériorité se vérifie sur quelques mois d’historique public, et elle résiste mieux qu’un argumentaire de page d’accueil. C’est une mesure lente, dénuée de tout attrait pour qui cherche le prochain mouvement de marché, et c’est probablement pour cela qu’elle vaut quelque chose sur la durée d’un portefeuille.

Associé à : , , , ,


Vous appréciez cet article ?

Partagez-le avec vos proches Ajoutez-nous comme source préférée