La justice bulgare perquisitionne Nexo et vise un présumé réseau de blanchiment

Plus de 300 policiers et enquêteurs ont perquisitionné les locaux bulgares du prêteur crypto Nexo. Le parquet de Sofia évoque un groupe criminel organisé, du blanchiment et une activité bancaire sans agrément.

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Nexo appartient à cette catégorie d’acteurs que le secteur appelle les prêteurs crypto : des sociétés qui collectent des actifs numériques auprès de particuliers, rémunèrent ces dépôts et prêtent en contrepartie d’une garantie. Fondée en 2017 par les Bulgares Kosta Kantchev et Antoni Trenchev, la plateforme s’est développée depuis Sofia tout en enregistrant ses entités commerciales à l’étranger. Ce modèle, très exposé à la crise de liquidité de 2022, avait déjà emporté plusieurs de ses concurrents.

Le 12 janvier 2023, la société est passée d’un dossier réglementaire à un dossier pénal. Une opération conjointe du parquet, du Service national d’enquête, de l’Agence d’État pour la sécurité nationale et du ministère de l’Intérieur a visé ses locaux bulgares. La question posée aux déposants est immédiate : de quoi cette plateforme est-elle précisément soupçonnée ?

Une opération de police d’une ampleur inhabituelle

Les chiffres communiqués par le parquet donnent la mesure du dispositif. Plus de 300 fonctionnaires ont été mobilisés, dont 35 enquêteurs, appuyés par la gendarmerie et la police de Sofia. Plus de quinze adresses, bureaux comme domiciles, ont été perquisitionnées dans la journée, avec saisie de supports informatiques, d’ordinateurs, d’espèces et de cryptoactifs.

Les principaux organisateurs et les activités se trouvent en Bulgarie. Trois cents personnes travaillent sur cette opération, 35 enquêteurs, des agents de l’Agence d’État pour la sécurité nationale, de la gendarmerie et de la police de Sofia. L’instruction préliminaire est placée sous la supervision du parquet de la ville de Sofia.

Siika Mileva, porte-parole du procureur général de Bulgarie, point presse du 12 janvier 2023

Le responsable du département cybercriminalité, Svetlio Vasilev, a précisé le même jour que les perquisitions se poursuivaient et que de nouvelles personnes d’intérêt étaient en cours d’identification. Aucune mise en examen n’avait alors été prononcée : le parquet indiquait que les qualifications seraient arrêtées une fois les données analysées.

Les infractions visées par le parquet de Sofia

La porte-parole du procureur général a énuméré les chefs sur lesquels porte l’instruction préliminaire. Leur variété montre que l’enquête ne se limite pas à un manquement de conformité isolé.

  • participation à un groupe criminel organisé ;
  • blanchiment de capitaux ;
  • infractions fiscales ;
  • fourniture de services bancaires sans l’agrément requis ;
  • fraude informatique.

Le quatrième point mérite l’attention particulière des déposants. Le parquet a qualifié Nexo de crypto-banque à plusieurs reprises, une formulation qui trahit la lecture retenue : collecter des dépôts rémunérés et prêter en face relève, pour les enquêteurs bulgares, d’une activité soumise à agrément. La télévision publique nationale a par ailleurs rapporté que l’enquête examinait aussi d’éventuelles violations des sanctions internationales visant la Russie.

Un client signalé pour financement du terrorisme

L’élément le plus lourd avancé lors du point presse concerne un utilisateur précis. Selon Siika Mileva, les enquêteurs disposent d’éléments établissant qu’un client ayant transféré des cryptomonnaies via la plateforme a été officiellement désigné comme organisateur d’activités terroristes. Aucun détail supplémentaire n’a été communiqué sur son identité ni sur les montants concernés.

La portée juridique d’une telle allégation dépendra entièrement de ce que l’instruction établira ensuite : la présence d’une personne listée ne vaut pas, en soi, défaillance des contrôles. Le point sensible porte plutôt sur les dispositifs de filtrage, leur mise à jour et la traçabilité des alertes. Le règlement de 100 millions de dollars conclu une semaine plus tôt par une autre plateforme sur ses manquements de surveillance montre à quel point ce terrain est devenu central pour les régulateurs.

Quatre-vingt-quatorze milliards de dollars en cinq ans

Le parquet a également chiffré l’activité de la plateforme. Sur les cinq dernières années, 3,6 millions de transactions représentant plus de 94 milliards de dollars auraient transité par Nexo, certaines avec des acteurs jugés risqués. Ce volume, rapporté à une société dont les effectifs se comptent en centaines de personnes, explique en partie l’intérêt des autorités.

Ce montant décrit un flux cumulé, pas un encours : il additionne cinq ans de mouvements, dépôts, retraits et opérations internes compris. La distinction sépare la taille du tuyau de celle du réservoir. Elle n’atténue pas pour autant l’enjeu de traçabilité, puisque chacune de ces opérations relève des obligations de vigilance qui s’imposent à un intermédiaire financier.

La riposte publique de la plateforme

Nexo a réagi le jour même par une série de messages sur X, alors Twitter. La société y met en avant la rigueur de ses procédures de lutte contre le blanchiment et de connaissance du client, ainsi que sa coopération constante avec les régulateurs. Elle dit avoir refusé de nombreux dossiers commerciaux plutôt que d’assouplir ses règles internes.

Le ton monte ensuite d’un cran. La plateforme dénonce des régulateurs qui auraient adopté, selon elle, une approche consistant à perquisitionner d’abord et poser les questions ensuite, et ajoute que dans les pays corrompus cette méthode frôle le racket. Cette défense s’inscrit dans une séquence déjà chargée pour la société, qui avait reçu à l’automne des injonctions de huit États américains lui ordonnant de cesser de proposer ses produits de rendement.

Ce que l’affaire révèle du modèle des prêteurs crypto

Le dossier bulgare arrive après une année qui a vidé le secteur du crédit crypto de la plupart de ses grands noms. Le gel des retraits de l’été 2022 puis les dépôts de bilan en chaîne ont montré que la promesse de rendement reposait sur des expositions rarement visibles par les déposants, comme l’ont illustré la suspension brutale des retraits chez un concurrent puis le placement sous protection d’un autre prêteur en novembre.

La nouveauté tient au déplacement du terrain. Les affaires précédentes portaient sur la solvabilité et la qualification juridique des produits proposés ; celle-ci porte sur l’origine des flux et sur le statut bancaire de fait. Une plateforme peut être solvable et rester attaquable sur sa conformité, ce qui ouvre un front que les déposants ont peu de moyens d’évaluer par eux-mêmes avant qu’un parquet ne s’en saisisse.

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