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La question d’un bitcoin logé au bilan d’une banque centrale n’a plus rien de théorique en Suisse. Martin Schlegel, président de la Banque nationale suisse (BNS) depuis octobre 2024, a fermé la porte à cette idée lors d’une rencontre avec les parties prenantes à Berne. Pour lui, la première cryptomonnaie ne présente pas les garanties de stabilité et de liquidité qu’exige une réserve monétaire nationale.
Une réserve de change sert à absorber les chocs, défendre une monnaie et régler des engagements internationaux : elle repose sur des actifs profonds et prévisibles. Le débat prend un relief particulier alors que le dollar et l’euro montrent des signes d’essoufflement et que plusieurs pays réévaluent la place de l’or. Le bitcoin peut-il vraiment prétendre au statut d’actif de réserve pour un institut d’émission ?
Les arguments de la BNS contre le bitcoin
Schlegel a été direct devant les actionnaires de la BNS : les cryptomonnaies ne remplissent pas les critères d’une réserve fiable. Son principal reproche tient à la volatilité, capable de faire fluctuer gravement la valeur du bilan d’un jour à l’autre.
Le second frein tient à la liquidité. Une banque centrale doit pouvoir mobiliser des dizaines de milliards en quelques heures sans déformer le marché ; or le carnet d’ordres du bitcoin reste étroit à cette échelle. La BNS pilote un bilan de l’ordre de 800 milliards de francs, un niveau où un actif trop volatil devient un risque systémique plutôt qu’un coussin de sécurité.
Le contraste avec les avoirs actuels de l’institut est parlant. Ses réserves reposent aujourd’hui sur des obligations d’État, des actions et près de 1 040 tonnes d’or, des supports choisis pour leur profondeur et leur prévisibilité. Ajouter le bitcoin reviendrait à greffer un actif au comportement erratique sur un ensemble bâti pour la constance.
Ce qui fait une réserve monétaire crédible
Pour comprendre le refus de la BNS, il faut rappeler ce qu’une banque centrale attend d’un actif de réserve. Ces exigences dessinent un cahier des charges très restrictif :
- une stabilité de valeur suffisante pour ne pas fragiliser le bilan en cas de secousse ;
- une liquidité profonde, mobilisable rapidement et sans faire bouger les cours ;
- une reconnaissance internationale qui permet de régler des échanges entre États ;
- un cadre juridique clair sur la détention, la garde et la valorisation de l’actif.
Le bitcoin coche la case de la reconnaissance croissante, mais échoue encore sur la stabilité et la profondeur de marché. C’est cette grille de lecture, davantage qu’une hostilité de principe, qui explique la prudence des gardiens de la monnaie.
Une initiative populaire pour changer la Constitution
Face à ce refus, les partisans du bitcoin ont choisi la voie institutionnelle. Une initiative populaire lancée fin 2024 veut inscrire dans la Constitution l’obligation, pour la BNS, de détenir du bitcoin aux côtés de l’or. Pour déclencher une votation, le comité doit réunir 100 000 signatures valides en dix-huit mois.
Luzius Meisser, cofondateur de l’initiative Bitcoin, défend l’idée qu’un tel avoir protégerait le pays contre l’affaiblissement du dollar et de l’euro. Il a détaillé sa position devant les dirigeants de la banque lors de l’assemblée générale de la BNS.
Détenir du bitcoin devient plus pertinent à mesure que le monde évolue vers un ordre multipolaire.
Luzius Meisser, cofondateur de l’initiative Bitcoin, assemblée générale de la BNS, avril 2025
Le bitcoin en couverture d’un monde fragmenté
L’argument de Meisser repose sur une propriété technique du réseau : l’offre de bitcoin est plafonnée à 21 millions d’unités, un chiffre qu’aucune décision politique ne peut relever. Là où un trésor public émet de la dette et une banque centrale crée de la monnaie, le protocole reste insensible aux pressions.
Cette rareté programmée séduit ceux qui redoutent une érosion durable des grandes devises. Le raisonnement reste toutefois contesté : une réserve doit protéger la valeur à court terme, quand le bitcoin peut perdre un tiers de son cours en quelques semaines. La promesse de long terme se heurte à l’exigence de disponibilité immédiate d’un institut d’émission.
Les partisans y voient malgré tout une assurance contre la dévaluation, dans un contexte où les tensions commerciales américaines rebattent les cartes. Cette lecture rejoint la course au bitcoin engagée outre-Atlantique par plusieurs États fédérés qui explorent l’idée d’une réserve stratégique en cryptomonnaie.
Un débat qui déborde les frontières suisses
La Suisse n’est pas seule à s’interroger. En Corée du Sud, le candidat à la présidence Hong Joon-pyo a promis de soutenir le développement de la blockchain et d’alléger la réglementation, dans le sillage des orientations américaines. Son programme évoque plus de 35 milliards de dollars fléchés vers les technologies émergentes, la blockchain en tête.
Ce basculement des discours publics illustre un changement d’époque. Là où les banques centrales opposaient un refus sans nuance il y a quelques années, plusieurs gouvernements testent aujourd’hui une intégration prudente des actifs numériques dans leur stratégie économique.
La dynamique se retrouve aussi chez les entreprises, où l’accumulation d’actifs numériques gagne du terrain. Le mouvement rappelle les trésoreries en bitcoin des sociétés cotées, dont le modèle économique est régulièrement discuté.
Ce que la position suisse met en jeu
Le refus de la BNS n’éteint pas le débat, il le déplace sur le terrain démocratique. Si les 100 000 signatures sont réunies, les électeurs suisses trancheront eux-mêmes une question que les banquiers centraux préfèrent tenir à distance : faut-il confier une part de la souveraineté monétaire à un protocole que personne ne contrôle ?
La réponse suisse pèsera au-delà de ses frontières. Une économie réputée pour la solidité de sa monnaie sert souvent de référence, et son arbitrage éclairera la façon dont d’autres institutions aborderont la frontière mouvante entre or numérique et actif spéculatif.

