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- Un prototype bouclé après un an de développement
- Un stablecoin adossé à la monnaie de banque centrale, une première
- Quatre architectures, quatre partages du risque
- Le verrou contre la double dépense
- L’anonymat du payeur, verrouillé dès la conception
- Hong Kong pousse ses pions pendant que l’Europe délibère
- Du code source ouvert aux banques centrales membres
Une monnaie numérique de banque centrale, la fameuse CBDC, est la version dématérialisée des billets que vous avez en poche : une créance sur l’institut d’émission, garantie par lui, mais qui circule sous forme de jetons plutôt que de papier. Hong Kong vient d’en livrer une déclinaison que personne n’avait encore construite jusqu’au bout. Le 21 octobre 2022, la Banque des règlements internationaux a publié le rapport final du projet Aurum, mené par son centre d’innovation hongkongais avec l’Autorité monétaire du territoire.
Le nom vient du latin aurum, l’or, et les concepteurs l’assument dès l’introduction de leur document de 38 pages : une monnaie émise sous l’égide d’une banque centrale doit être aussi robuste et digne de confiance que le métal. Là où la plupart des expérimentations se contentent d’un jeton unique, Aurum en fait circuler deux, dont l’un n’engage pas le bilan de la banque centrale. Qu’est-ce qui, dans cette architecture à deux étages, mérite l’attention d’un épargnant européen qui ne mettra jamais les pieds à Hong Kong ?
Un prototype bouclé après un an de développement
Aurum est ce que les ingénieurs appellent une pile complète. En haut, un système interbancaire de gros bâti sur registre distribué. En bas, un système de portefeuilles électroniques hébergé par chaque banque commerciale, avec une interface pour smartphone. Le prototype a été achevé en juillet 2022, après un an de travaux, en partenariat avec l’Institut hongkongais de recherche en sciences et technologies appliquées.
Le grain retenu surprend par sa finesse : chaque unité de monnaie de gros vaut dix cents de dollar de Hong Kong, et quatre banques émettrices font tourner les nœuds du registre pendant que la banque centrale observe sans valider les transactions. Ce partage des rôles conditionne tout le reste, et il s’éclaire quand on le replace dans les différents modèles de CBDC explorés depuis cinq ans.
Un stablecoin adossé à la monnaie de banque centrale, une première
La trouvaille d’Aurum tient dans son second jeton. À côté de la CBDC intermédiée, qui reste une dette de la banque centrale distribuée par les banques, le système fait circuler un stablecoin émis par la banque commerciale elle-même. Ce stablecoin est un passif de la banque émettrice, et chaque unité est garantie par un dépôt équivalent de monnaie de gros immobilisé sur un compte de dépositaire commun.
Le montage décalque le système monétaire hongkongais existant, où les billets sortent non pas des presses de la banque centrale mais de trois banques commerciales autorisées à émettre, actifs de contrepartie déposés auprès de l’autorité monétaire. Ce que cela change face aux stablecoins privés que vous connaissez, les concepteurs le disent sans détour.
Donner vie à des stablecoins adossés à une CBDC n’avait jamais été fait, et nous avons donc estimé que le faire pouvait compléter le corpus croissant de recherches sur les stablecoins du secteur privé. Ce qui distingue Aurum des stablecoins privés, c’est que les soldes de stablecoins d’Aurum sont rapprochés des soldes de règlement brut en temps réel de la banque émettrice auprès de la banque centrale.
Rapport Project Aurum, BRI Innovation Hub Hong Kong et Autorité monétaire de Hong Kong, publié le 21 octobre 2022
Quatre architectures, quatre partages du risque
Les travaux de la BRI classent les monnaies numériques de détail selon deux critères : qui tient le registre des avoirs, et qui porte le passif face au porteur. Le tableau reprend les quatre configurations discutées dans le rapport, dont Aurum a retenu les deux dernières.
| Modèle | Registre de détail | Passif porté par | Découplage des registres |
|---|---|---|---|
| CBDC directe | Banque centrale | Banque centrale | Nul |
| CBDC hybride | Banque centrale (copie) | Banque centrale | Faible |
| CBDC intermédiée | Intermédiaire | Banque centrale | Élevé |
| Stablecoin adossé | Intermédiaire | Banque émettrice | Élevé |
Plus le découplage grimpe, plus la banque centrale allège sa charge opérationnelle et sa responsabilité sur les données personnelles. La contrepartie est immédiate : elle doit alors faire confiance aux intermédiaires, donc les surveiller de près. L’arbitrage tient en une phrase du rapport, l’institut d’émission doit exploiter soit une infrastructure technique complexe, soit un régime de supervision complexe. C’est cette bascule qui explique le rythme dispersé des grandes banques centrales occidentales, de l’étude publiée par la Réserve fédérale aux consultations européennes.
Le verrou contre la double dépense
Le risque cardinal d’une monnaie numérique reste la duplication, autrement dit dépenser deux fois la même unité. Aurum le traite par un mécanisme de validateurs adossé au système de gros, qui bloque quatre manœuvres précises.
- La surémission, quand une banque crée plus de monnaie de détail qu’elle ne détient de monnaie de gros ;
- la double émission, quand elle réutilise le même actif de gros pour émettre plusieurs fois ;
- la double conversion, quand elle rend deux fois la même monnaie de détail contre de la monnaie de gros ;
- la double dépense côté client, écartée par la double signature de la banque et du validateur.
Chaque paiement s’inscrit sous forme de sortie de transaction non dépensée, le modèle UTXO emprunté à Bitcoin. L’intérêt n’est pas cosmétique : le porteur prouve sa détention même si sa banque a cessé toute activité, la chaîne remontant jusqu’à l’émission initiale par la banque centrale.
L’anonymat du payeur, verrouillé dès la conception
Dans les transactions de détail, l’utilisateur n’apparaît que sous un pseudonyme cryptographique. Seul l’intermédiaire qui a réalisé la vérification d’identité peut relier une clé publique à une personne réelle, et la banque centrale n’obtient jamais cette correspondance. Le système interbancaire, lui, n’enregistre aucune donnée personnelle.
Les 250 pages de manuels techniques qui accompagnent le prototype présentent ce cloisonnement comme une application du principe de séparation des privilèges emprunté à la cybersécurité. Les intermédiaires font office de sas entre le monde du détail et le cœur du système, ce qui réduit la surface exposée à une attaque.
Hong Kong pousse ses pions pendant que l’Europe délibère
La publication tombe dans une séquence chargée. Le 19 octobre 2022, le territoire lançait un fonds de 3,8 milliards de dollars pour attirer les entreprises internationales après plusieurs années de départs liés aux confinements. Deux jours plus tard, le gouvernement présentait un projet de loi encadrant les prestataires d’actifs virtuels, dans le prolongement du régime de licences voté cet été.
L’autorité monétaire n’improvise pas davantage sur le volet monnaie numérique : ses recherches ont démarré en juin 2021 dans le cadre de sa stratégie Fintech 2025, et trois rapports préparatoires sur le dollar de Hong Kong numérique ont été publiés entre octobre 2021 et septembre 2022. Là où le territoire publie du code exécutable, Francfort en est encore aux arbitrages politiques, avec le calendrier annoncé pour l’euro numérique qui glisse d’année en année.
Du code source ouvert aux banques centrales membres
Manuels techniques et code source sont mis à disposition de toutes les banques centrales membres de la BRI sur la plateforme BIS Open Tech, présentés comme un bien public destiné à accélérer la recherche sur les architectures de détail. Un prototype partagé vaut mieux qu’une dizaine de pilotes cloisonnés, et c’est probablement là que se situe l’apport le plus durable du projet.
Reste une donnée posée sur la table par les concepteurs, qui pèsera dans les arbitrages à venir : ils chiffrent l’empreinte carbone d’Aurum à 0,0110 gramme de CO2, contre plus de 600 000 grammes pour Bitcoin sur l’année 2021, d’après leur propre calcul fondé sur les données du Cambridge Centre for Alternative Finance. La comparaison entre un réseau ouvert en production et un prototype de laboratoire appelle la plus grande prudence, mais elle installe l’énergie parmi les critères de choix d’une future monnaie publique numérique.

