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Le 16 novembre 2022, l’un des plus gros guichets de prêt du secteur crypto a fermé sans préavis. Genesis Global Capital, la branche de prêt du courtier américain Genesis, a suspendu les remboursements de ses clients ainsi que l’octroi de nouveaux crédits. À la clôture du troisième trimestre, cette seule activité affichait 2,8 milliards de dollars de prêts en cours, d’après les rapports trimestriels publiés par la société.
Une table de prêt institutionnelle joue le rôle d’intermédiaire entre ceux qui déposent des cryptomonnaies contre un rendement et ceux qui empruntent contre garantie. Fermer ce guichet ne relève pas de l’incident isolé : c’est un maillon central de la plomberie du marché qui se bloque, et tout ce qui en dépend se fige avec lui. Cinq jours après le dépôt de bilan de FTX, une question s’imposait à quiconque détenait des cryptos ailleurs que sur son propre portefeuille : jusqu’où remonte cette chaîne de dépendances ?
Ce que Genesis a réellement suspendu
La mesure ne frappe pas tout le groupe. Elle vise Genesis Global Capital, l’entité qui prête à une clientèle institutionnelle, et porte sur deux opérations précises : les remboursements réclamés par les déposants et l’ouverture de nouvelles lignes de crédit. Derar Islim, directeur général par intérim, l’a annoncé lors d’un appel tenu avec les clients le 16 novembre, en reconnaissant que les demandes de retrait dépassaient la liquidité disponible.
Genesis Trading, le courtier du groupe, est capitalisé de façon indépendante et opéré séparément de la table de prêt. Islim a insisté sur ce point : les services de négociation et de conservation restaient pleinement opérationnels. La société disait alors explorer plusieurs pistes pour sa branche de prêt, dont la recherche d’une source de liquidités fraîches, et promettait un plan détaillé à ses clients dans la semaine.
Ce découpage entre entités mérite qu’on s’y arrête, car il structure toute la suite de l’affaire. Une même marque commerciale abrite des bilans qui n’ont rien à voir entre eux, et un déposant sait rarement laquelle détient ses fonds. La question devient brûlante dès qu’une des entités se retrouve exposée à un tiers défaillant.
Les 175 millions de dollars restés coincés chez FTX
L’exposition directe était connue depuis une semaine. Genesis avait révélé que sa division de produits dérivés laissait environ 175 millions de dollars bloqués sur son compte de trading FTX au moment du dépôt de bilan. Le montant paraît modeste au regard des 2,8 milliards de prêts en cours, mais il a suffi à déclencher la mécanique.
Digital Currency Group, la maison mère de Genesis et propriétaire de CoinDesk, avait réagi dès le 11 novembre en injectant 140 millions de dollars de fonds propres dans sa filiale. Cette perfusion n’a tenu que cinq jours. Le décalage entre un trou comptable de 175 millions et une panne de liquidité générale illustre ce que les prêteurs crypto ont vécu tout au long de 2022 : ce n’est pas la perte qui tue, c’est la ruée des déposants qui la suit, comme l’avait déjà montré le blocage prolongé des retraits chez Celsius.
Gemini Earn, premier dommage collatéral
Le partenariat qui liait Genesis à la plateforme Gemini a transformé un problème institutionnel en problème de particuliers. Gemini Earn confiait à Genesis les actifs de ses utilisateurs pour en tirer un rendement ; la suspension a donc immédiatement gelé les retraits du programme. Gemini a publié dans la foulée un communiqué indiquant travailler avec les équipes de Genesis pour que ses clients récupèrent leurs fonds au plus vite, tout en reconnaissant que les engagements contractuels du programme ne seraient pas tenus.
La maison mère, elle, s’est employée à circonscrire la brèche au périmètre du prêteur. Sa communication institutionnelle mérite d’être lue de près, parce qu’elle dessine la ligne de défense adoptée par tout le groupe.
Aujourd’hui, Genesis Global Capital, l’activité de prêt de Genesis, a pris la difficile décision de suspendre temporairement les remboursements et l’octroi de nouveaux prêts. Cette décision a été prise en réponse à la dislocation extrême du marché et à la perte de confiance du secteur provoquées par l’implosion de FTX.
Amanda Cowie, vice-présidente de la communication et du marketing de Digital Currency Group, déclaration transmise à CoinDesk le 16 novembre 2022
Qui était exposé, qui ne l’était pas
Les heures qui ont suivi l’annonce ont vu défiler une série de démentis et de confirmations d’exposition. Le tableau qui s’en dégage montre une contagion réelle mais très inégale, concentrée sur les acteurs qui avaient traité avec FTX ou avec Genesis :
- Tether a confirmé le 16 novembre, dans un billet de blog, n’avoir aucune exposition ni à Genesis ni à Gemini Earn ;
- Galaxy Digital a déclaré n’avoir aucune exposition à la branche de prêt de Genesis ni au programme Earn, après avoir reconnu la semaine précédente environ 76,8 millions de dollars de liquidités et d’actifs numériques immobilisés chez FTX ;
- Circle a indiqué que Genesis était contrepartie de son produit Circle Yield, avec 2,6 millions de dollars de prêts en cours au 17 novembre, protégés par des accords de garantie surcollatéralisés ;
- Multicoin Capital, selon Blockworks, avait perdu 55 % de son capital en deux semaines, FTX détenant 9,7 % des actifs du fonds, dérivés compris.
Ce que dit cette liste, c’est que la contagion suit les contrats, pas les logos. Un émetteur de stablecoin peut traverser la tempête sans une égratignure quand un gestionnaire d’actifs voisin perd la moitié de sa mise, sans que le lecteur ait le moindre moyen de le deviner à l’avance.
Reste que la fermeture d’un guichet de cette taille ne se produit jamais sans antécédents. Ceux de Genesis remontent à plusieurs mois avant la chute de FTX.
Une facture ouverte depuis Three Arrows Capital
Genesis avait déjà encaissé des pertes importantes dans le courant de l’année, à cause de la défaillance du fonds spéculatif Three Arrows Capital. L’effondrement du fonds singapourien au printemps 2022 avait laissé des créances chez la plupart des prêteurs du secteur, et le bilan de Genesis n’en était pas encore remis quand FTX s’est écroulé.
La séquence est presque devenue un motif. BlockFi, dont le sauvetage négocié avec FTX.US pour 240 millions de dollars avait été présenté comme un dénouement heureux, avait suspendu les retraits de ses clients la semaine précédant l’annonce de Genesis, en invoquant la crise de liquidité de FTX et d’Alameda Research. Le sauveur de juillet est devenu la cause du gel de novembre, et le renoncement de Binance au rachat de la plateforme a fermé la dernière porte de sortie.
Ce que cette panne de liquidité change pour un portefeuille
Le rendement affiché par un programme de prêt ne dit rien de la solidité de celui qui le verse. Il rémunère un risque de contrepartie que le déposant ne voit pas, ne mesure pas et ne contrôle pas, contrairement à ce qui se passe quand on détient ses cryptomonnaies en propre. Le fonctionnement de ces produits reste pourtant mal compris, alors même que les comptes d’épargne en cryptomonnaies se sont banalisés : le rendement vient toujours d’un prêt consenti à quelqu’un.
Un rapport de Coinbase publié à la même période estimait que la domination des stablecoins avait progressé de 18 %, signe d’une fuite vers la liquidité, et jugeait qu’un hiver crypto pouvait durer jusqu’à la fin de 2023. La commission des services financiers de la Chambre des représentants américaine avait de son côté annoncé une audition sur la faillite de FTX pour le mois de décembre, avec l’intention d’y entendre les dirigeants de FTX et d’Alameda Research.
L’épisode Genesis pose une question que le secteur européen n’a pas fini d’instruire : quel niveau de transparence exiger d’un intermédiaire avant de lui confier des fonds. La réponse tient moins dans une nouvelle couche de règles que dans la capacité, pour un particulier, à distinguer ce qu’il possède de ce qu’il a simplement prêté. C’est cette distinction qui sépare un déposant bloqué d’un détenteur libre de ses avoirs.

