BlockFi dépose le bilan : 256,9 millions en caisse, plus de 100 000 créanciers

Le prêteur crypto BlockFi s'est placé sous chapitre 11 le 28 novembre, cinq mois après avoir été renfloué par FTX. Le dossier déposé dans le New Jersey chiffre la caisse, nomme les créanciers et laisse ouverte la question de ce qui sera récupéré.

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Le chapitre 11 du code des faillites américain n’est pas une liquidation. C’est une procédure de réorganisation qui gèle les poursuites des créanciers et laisse l’entreprise continuer d’exploiter son activité pendant qu’elle restructure sa dette. BlockFi, prêteur crypto fondé en 2017 et installé à Jersey City, y a recours depuis le 28 novembre 2022.

La société et huit de ses filiales ont déposé leur dossier devant le tribunal des faillites du district du New Jersey. Trois semaines plus tôt, l’effondrement de FTX avait figé tout le crédit crypto. Que reste-t-il, concrètement, dans les caisses d’un prêteur qui avait levé 350 millions de dollars sur une valorisation de 3 milliards ?

Ce que dit le dossier déposé dans le New Jersey

La réponse tient en un chiffre : 256,9 millions de dollars de trésorerie disponible. La société précise que cette somme doit lui donner assez de liquidité pour maintenir certaines opérations pendant la restructuration. L’objectif affiché est de stabiliser l’activité et de mener à bien une transaction de restructuration d’ensemble.

En face, la déclaration fait état de plus de 100 000 créanciers, pour un actif comme un passif situés dans une fourchette de 1 à 10 milliards de dollars. La fourchette est large parce qu’elle est déclarative, et parce qu’une partie de ce que BlockFi doit récupérer dépend d’une autre faillite en cours.

En parallèle, BlockFi International Ltd, immatriculée aux Bermudes, a saisi la Cour suprême de l’archipel pour faire nommer des liquidateurs provisoires. Les créances des clients, elles, seront traitées dans le cadre de la procédure américaine. Reste à savoir qui réclame quoi.

Les créances qui pèsent le plus lourd

Le dossier nomme ses principaux créanciers chirographaires, c’est-à-dire ceux qui n’ont aucune garantie à faire valoir et passent après les créanciers privilégiés. Trois noms concentrent l’essentiel du montant déclaré, et le premier d’entre eux dit à lui seul comment fonctionnait la maison.

  • Ankura Trust Company, fiduciaire des comptes rémunérés de la plateforme, pour environ 729 millions de dollars ;
  • FTX US, pour 275 millions de dollars, alors même que BlockFi compte récupérer des fonds auprès du groupe ;
  • la Securities and Exchange Commission, pour 30 millions de dollars, reliquat d’un règlement conclu en février ;
  • plus de 100 000 autres créanciers, très majoritairement des clients particuliers.

La première ligne mérite d’être lue deux fois. Ce n’est pas un fonds ni une banque : c’est le fiduciaire chargé de représenter les déposants qui avaient confié leurs cryptomonnaies contre un rendement. La créance la plus lourde du dossier, ce sont les clients eux-mêmes.

Le sauveur de juin est devenu le premier problème

Cinq mois plus tôt, la situation paraissait sauvée. Après la chute de Three Arrows Capital, une ligne de crédit de 250 millions de dollars accordée par FTX avait permis à BlockFi de tenir. En juillet, un second accord de rachat donnait à FTX US une option pouvant atteindre 240 millions de dollars, et cette perspective d’adossement tenait lieu de garantie aux yeux du marché.

Le 11 novembre, FTX se plaçait à son tour sous chapitre 11. BlockFi indique désormais s’attendre à ce que les recouvrements auprès de FTX soient retardés, sans en chiffrer le montant. La bouée de sauvetage et le naufrage venaient du même endroit.

Avec l’effondrement de FTX, la direction et le conseil d’administration de BlockFi ont immédiatement agi pour protéger les clients et l’entreprise. Depuis ses débuts, BlockFi a travaillé à façonner positivement le secteur des cryptomonnaies et à le faire progresser. BlockFi attend un processus transparent qui obtienne le meilleur résultat possible pour tous les clients et les autres parties prenantes.

Mark Renzi, du Berkeley Research Group, conseil financier de la société, dans le communiqué de BlockFi du 28 novembre 2022

Une plateforme à l’arrêt depuis le 10 novembre

Les clients, eux, n’accèdent plus à leurs avoirs depuis le 10 novembre, date à laquelle BlockFi a annoncé la suspension de son activité, retraits compris. Le communiqué du 28 novembre le confirme sans détour : l’activité de la plateforme reste suspendue à cette date.

Six jours après cette suspension, le gel des retraits chez un autre prêteur du secteur confirmait que le mouvement dépassait le cas BlockFi. Voyager et Celsius étaient déjà en procédure depuis l’été. Le blocage des retraits est devenu le signal avancé de l’insolvabilité, et le marché a appris à le lire ainsi.

Cette lecture a une conséquence désagréable. Un prêteur solvable qui suspend ses retraits par prudence déclenche exactement la même panique qu’un prêteur en faillite, ce qui rend la suspension prudente presque impossible à assumer.

La note de février que la SEC n’a pas oubliée

BlockFi n’était pas un acteur inconnu des régulateurs. En février 2022, la société avait accepté un règlement de 100 millions de dollars, dont 50 millions pour la SEC et 50 millions répartis entre 32 États américains, pour avoir commercialisé un produit de rendement sans l’avoir enregistré comme un titre financier. Le dossier de faillite révèle que 30 millions restaient dus au régulateur fédéral.

La réduction des coûts, elle, avait commencé bien avant le dépôt de bilan : 20 % des effectifs supprimés en juin, puis un nouveau plan interne annoncé le 28 novembre, qui vise explicitement la masse salariale. Le tribunal a parallèlement été saisi d’une demande de plan de rétention des employés jugés indispensables à la procédure.

Ce que la chaîne de dépendances a coûté aux déposants

Un compte rémunéré en cryptomonnaies ressemble à un livret d’épargne dans son interface, et n’en partage à peu près rien dans son fonctionnement. Il n’y a ni garantie des dépôts, ni séparation stricte entre les avoirs des clients et le bilan de l’entreprise : le rendement provient du prêt de ces avoirs à des tiers, dont l’identité n’est jamais publiée.

L’enchaînement de 2022 en donne la démonstration complète. Three Arrows Capital tombe, FTX renfloue, FTX tombe, BlockFi tombe. À chaque maillon, le déposant final ignorait à qui son argent était réellement prêté, et découvre la réponse dans un tableau de créanciers.

C’est précisément ce point que les travaux réglementaires européens tentent d’adresser, en imposant la ségrégation des actifs de la clientèle et la publication des expositions. La question qui reste ouverte, pour qui construit un patrimoine sur plusieurs années, est de savoir quelle part de ce patrimoine peut raisonnablement dépendre de la solvabilité d’un intermédiaire dont on ne voit pas le bilan.

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