Extradition de Do Kwon : la Cour suprême du Monténégro suspend le transfert

Coup de théâtre au Monténégro : le parquet suprême conteste l'extradition de Do Kwon vers la Corée du Sud, et la Cour suprême gèle le transfert. Retour sur une bataille judiciaire loin d'être close.

Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières

Un an après son arrestation, le sort de Do Kwon reste suspendu à une bataille de procédure. Le cofondateur de Terraform Labs, à l’origine de l’effondrement de l’écosystème Terra en 2022, attendait un transfert imminent vers son pays natal. Mais le 21 mars 2024, le bureau du procureur suprême du Monténégro a contesté l’ordre d’extradition vers la Corée du Sud, relançant l’incertitude sur sa destination.

Deux pays réclament Do Kwon pour répondre de la chute d’un empire de plusieurs dizaines de milliards de dollars : la Corée du Sud et les États-Unis. Dans ce bras de fer judiciaire, une question domine : qui jugera l’homme derrière l’un des plus grands krachs de la cryptographie ?

Le coup d’arrêt du parquet suprême

Alors que tout semblait joué, le plus haut magistrat du parquet monténégrin est entré dans la partie. Selon lui, la Haute Cour a outrepassé ses pouvoirs en optant pour la Corée du Sud plutôt que pour les États-Unis, au terme d’une procédure jugée expéditive. Le parquet a saisi la Cour suprême d’une demande de protection de la légalité, estimant que seul ce niveau de juridiction peut trancher. Fait notable, une cour d’appel avait pourtant confirmé peu avant la décision initiale de la Haute Cour, avant que le parquet ne rebatte les cartes.

Le tribunal, contrairement à la loi, a mené une procédure abrégée au lieu d’une procédure régulière et, en outrepassant les limites de ses pouvoirs, a pris une décision sur l’autorisation d’extradition, qui relève de la compétence exclusive du ministre de la Justice.

Bureau du procureur suprême du Monténégro, communiqué traduit du 21 mars 2024

Ce recours intervient au lendemain d’un revers pour la défense : une cour d’appel venait de rejeter la demande de bloquer l’extradition vers Séoul. La contestation du parquet a rebattu les cartes en quelques heures.

La Cour suprême met le transfert en pause

La réponse ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, le 22 mars 2024, la Cour suprême du Monténégro a suspendu l’extradition en attendant sa propre décision, annulant les conclusions des deux juridictions inférieures. Le transfert vers la Corée du Sud, présenté comme acquis, se retrouvait gelé pour une durée indéterminée.

L’avocat monténégrin de Do Kwon, Goran Rodic, avait indiqué à la presse spécialisée que son client pourrait être extradé après le 23 mars. Ce calendrier, comme la destination finale, redevenait incertain. La décision de la Cour suprême rappelait que rien n’était encore définitivement scellé.

Deux demandes concurrentes

Le Monténégro se trouve pris entre deux requêtes d’extradition aux enjeux distincts, chacune adossée à des poursuites déjà solidement engagées :

  • la Corée du Sud, pays d’origine de Do Kwon, où il fait l’objet de plusieurs chefs d’accusation liés à l’effondrement de Terra ;
  • les États-Unis, dont les procureurs ont retenu huit charges pénales et pourraient poursuivre même en son absence ;
  • la Securities and Exchange Commission américaine, qui a engagé une action civile contre Terraform Labs et son fondateur.

Le choix de la juridiction n’a rien d’anecdotique : les peines encourues et les cadres juridiques diffèrent nettement d’un pays à l’autre. Le ministère américain de la Justice avait d’ailleurs marqué son intérêt, comme le détaille notre suivi de l’enquête américaine sur l’effondrement de TerraUSD. L’issue dépendra en partie de l’ordre dans lequel ces procédures aboutiront.

Comment Do Kwon s’est retrouvé au Monténégro

Le parcours de Do Kwon jusqu’à Podgorica tient du roman judiciaire. Après la chute de Terra, il avait disparu des radars pendant des mois, jusqu’à son interpellation en mars 2023 à l’aéroport de la capitale monténégrine. Il voyageait alors avec de faux documents costaricains à destination de Dubaï.

Cette arrestation faisait suite à une notice rouge d’Interpol émise fin 2022. Condamné au Monténégro pour l’usage de ces faux papiers, il avait purgé sa peine locale avant que ne s’ouvre la question de son extradition. Son ancien bras droit, le directeur financier Han Chang-joon, arrêté à ses côtés, avait pour sa part été extradé vers la Corée du Sud dès février 2024. Pour resituer le point de départ de l’affaire, notre article sur l’arrestation du fondateur de Terra au Monténégro retrace les faits. Do Kwon semblait alors promis au même chemin que son associé.

Aux origines du krach Terra

Pour comprendre l’acharnement des poursuites, il faut revenir au mécanisme de Terra. Son stablecoin TerraUSD, censé rester arrimé au dollar par un jeu d’arbitrage avec le jeton Luna, a rompu son ancrage en mai 2022. La spirale qui a suivi a pulvérisé la valeur des deux actifs en quelques jours, illustrant la fragilité des stablecoins algorithmiques sans réserves.

Les dégâts ne se sont pas arrêtés à Terra. La contagion a emporté des fonds et des prêteurs exposés, du hedge fund Three Arrows Capital aux plateformes Celsius et Voyager, précipitant la crise de l’été 2022. C’est cette réaction en chaîne qui explique pourquoi régulateurs et procureurs se sont saisis du dossier avec autant de fermeté.

Une affaire au retentissement durable

Au-delà du feuilleton procédural, l’affaire Do Kwon reste indissociable d’un séisme financier. L’effondrement de TerraUSD et de Luna en 2022, dont la chronologie de la chute a été minutieusement documentée, a effacé près de 40 milliards de dollars et entraîné la faillite de plusieurs acteurs du secteur. Cette onde de choc continue de nourrir les débats sur la régulation des stablecoins algorithmiques, et a accéléré les travaux législatifs sur les monnaies stables dans plusieurs juridictions.

La suite dépendra désormais de la Cour suprême monténégrine, puis du ministre de la Justice, seul habilité à autoriser le transfert. Entre l’attente de la Corée du Sud et celle des États-Unis, l’affaire éclaire les limites de la coopération judiciaire face à la criminalité financière. Pour les dizaines de milliers d’investisseurs ruinés, chaque report repousse un peu plus l’espoir de réponses claires.

Associé à : , , , ,


Vous appréciez cet article ?

Partagez-le avec vos proches Ajoutez-nous comme source préférée