Blockstream, l’entreprise privée qui façonne l’infrastructure de Bitcoin

Derrière une part du développement de Bitcoin se cache Blockstream. Chaîne latérale Liquid, satellites, réseau Lightning, minage : tour d'horizon de ses innovations et des débats qu'elles soulèvent.

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Dans l’imaginaire collectif, le développement de Bitcoin repose sur une nuée de bénévoles dispersés aux quatre coins du monde. La réalité est plus nuancée : depuis 2014, une part notable de la recherche et de l’ingénierie autour du protocole est portée par une société privée, Blockstream, spécialiste de l’infrastructure Bitcoin. Fondée par le cryptographe Adam Back, inventeur du système de preuve de travail HashCash cité par Satoshi Nakamoto, l’entreprise s’est donné pour mission de bâtir les tuyaux financiers de la première cryptomonnaie.

Ses produits couvrent un spectre large, de la chaîne latérale Liquid aux satellites qui diffusent la blockchain, en passant par une implémentation du réseau Lightning et du matériel de minage. Vous vous demandez peut-être ce que fabrique concrètement cette société discrète, et en quoi ses choix pèsent sur l’avenir de Bitcoin ?

Une société née de la cryptographie

Blockstream voit le jour en 2014 sous l’impulsion d’Adam Back et de plusieurs contributeurs historiques de Bitcoin. Le fondateur n’est pas un inconnu : son algorithme HashCash, conçu à la fin des années 1990 pour lutter contre le pourriel, a inspiré le mécanisme de preuve de travail au cœur du minage de Bitcoin. Cet ancrage universitaire façonne l’identité de l’entreprise, tournée vers la recherche appliquée.

Le modèle économique repose sur une idée simple : financer le développement d’un bien commun, le protocole Bitcoin, en commercialisant des services construits autour de lui. En août 2021, cette approche a convaincu les investisseurs, avec une levée de 210 millions de dollars en série B menée par Baillie Gifford et iFinex, valorisant Blockstream à 3,2 milliards de dollars. L’entreprise rejoignait alors le club des licornes technologiques.

Elements, le laboratoire technique

Au centre de l’arsenal technique figure Elements, un protocole open source que chacun peut déployer comme blockchain autonome ou comme chaîne latérale. Bâti à partir du code de Bitcoin, il sert de terrain d’expérimentation pour des fonctionnalités trop risquées à tester directement sur le réseau principal. C’est là que de nouvelles idées mûrissent avant d’atteindre Bitcoin, à l’image des signatures Schnorr préparées en amont.

Elements met en avant trois apports : l’émission d’actifs numériques distincts, des transactions confidentielles qui masquent montants et natures d’actifs, et une interopérabilité entre chaînes via un ancrage bidirectionnel. Pour saisir la logique de ces architectures parallèles, il est utile de comprendre le fonctionnement des chaînes latérales de Bitcoin, dont Elements est une illustration directe. Ces briques dessinent une couche d’innovation adossée à la sécurité de Bitcoin.

Des produits pour les entreprises et le grand public

Au fil des années, Blockstream a transformé sa recherche en produits concrets, avec une offre destinée aux institutions comme aux particuliers. Son catalogue s’est structuré autour de quelques piliers :

  • le réseau Liquid, chaîne latérale lancée en 2018 pour des transferts rapides et confidentiels entre plateformes et institutions ;
  • Blockstream Satellite, une constellation qui diffuse la blockchain Bitcoin depuis 2017 et couvre désormais l’ensemble du globe ;
  • Core Lightning, l’implémentation du réseau Lightning maintenue par l’entreprise, connue sous le nom c-lightning jusqu’à son changement de nom en 2022 ;
  • le portefeuille matériel Jade et une activité de minage industriel, renforcée par le rachat des actifs du fabricant Spondoolies.

Le réseau Liquid illustre bien cette montée en gamme : d’après Blockstream, il permet aux acteurs financiers de déplacer des liquidités sans encombrer la chaîne principale, ce qui libère de l’espace pour les autres utilisateurs. Le réseau ne repose pas sur le minage mais sur une fédération de membres qui valident et signent les blocs, gage de rapidité au prix d’une confiance placée dans ces signataires. Cette diversification confirme une ambition d’acteur d’infrastructure à part entière.

La confidentialité comme fil conducteur

Au-delà de ses produits, l’équipe de recherche de Blockstream contribue au code de Bitcoin Core et propose des protocoles d’amélioration. Elle a notamment participé aux travaux sur les Bulletproofs, une méthode qui compresse la taille des transactions confidentielles pour les rendre exploitables. Le chercheur Andrew Poelstra y a par ailleurs proposé les scripts sans script, un concept destiné à accroître la discrétion des contrats intelligents. Ce chantier vise à renforcer la confidentialité sans alourdir la chaîne.

Ces recherches ne restent pas théoriques : le projet Monero a par exemple déployé les Bulletproofs, et beaucoup y voient une piste sérieuse pour Bitcoin. Pour aller plus loin sur ce terrain, notre présentation des preuves qui masquent les montants échangés détaille les mécanismes en jeu. La fongibilité, c’est-à-dire l’interchangeabilité des unités, devient ainsi un objectif technique autant que politique.

Le pari du minage industriel

Le rachat de Spondoolies, fabricant israélien de matériel de minage actif depuis 2013, a marqué un tournant. En reprenant son équipe et sa propriété intellectuelle, Blockstream s’est lancé dans la conception de machines de minage de niveau entreprise. Le fondateur assumait alors une volonté d’étendre et de décentraliser le minage.

L’expertise de l’équipe Spondoolies dans la conception d’ASIC pour Bitcoin complète notre infrastructure de minage de niveau entreprise, et accélérera la décentralisation de l’espace du minage.

Adam Back, PDG de Blockstream, communiqué du 24 août 2021 relayé par Bitcoin Magazine

Cet axe rejoint d’autres initiatives, comme le développement de sites alimentés en énergie renouvelable. Le minage reste néanmoins un secteur exigeant, où la rentabilité dépend étroitement du prix de l’électricité et de l’efficacité des machines.

Un acteur central, et discuté

La place prise par Blockstream ne fait pas l’unanimité. Concentrer autant de développement au sein d’une entreprise privée interroge une communauté attachée à la décentralisation. Le débat traverse aussi le choix des implémentations : Core Lightning coexiste avec celles de Lightning Labs et d’ACINQ, et chacune fait des compromis techniques entre robustesse et souplesse. Ces arbitrages pèsent sur la trajectoire concrète du réseau Lightning.

La question de fond dépasse l’entreprise : elle touche à la manière dont Bitcoin absorbe l’innovation sans renier ses principes. Les contraintes de conception, comme la limite historique de la taille des blocs, expliquent pourquoi les solutions de seconde couche prennent autant d’importance. Reste à savoir qui orientera les prochaines évolutions, des entreprises ou des bénévoles, et selon quelles priorités.

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