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Prêter des bitcoins rapporte un intérêt, mais personne ne savait vraiment dire combien. Chaque plateforme affichait son propre taux, chaque bureau de gré à gré négociait le sien, et rien ne permettait de comparer ces chiffres entre eux. Le marché du crédit en bitcoin fonctionnait sans thermomètre commun, alors qu’il brassait déjà des milliards de dollars.
Une courbe des taux est précisément cet instrument de mesure : une série de références qui indique ce que coûte l’emprunt d’un actif selon l’échéance retenue. Dans la finance classique, ces courbes servent de socle à presque tout, du crédit immobilier aux dérivés les plus complexes. La crypto s’en est passée pendant plus d’une décennie, alors même que la capitalisation cumulée des actifs numériques a franchi les 1 000 milliards de dollars.
Chainlink et CF Benchmarks ont annoncé le 28 septembre 2022, pendant la conférence Smartcon à New York, le lancement de la CF Bitcoin Interest Rate Curve, abrégée en CF BIRC. Le premier produit de taux d’intérêt à l’échelle du marché pour l’économie Web3, selon les deux partenaires. Qu’est-ce qu’un tel indicateur change concrètement pour ceux qui prêtent, empruntent ou valorisent des bitcoins ?
Ce que mesure réellement la courbe CF BIRC
Le principe tient en une phrase : agréger les taux réellement pratiqués sur le marché du prêt en bitcoin, puis publier une courbe unique, mise à jour quotidiennement. Reproductible, représentative du marché et résistante à la manipulation : ce sont les trois qualités que Chainlink revendique pour son indicateur.
Pour y parvenir, CF BIRC ne se contente pas d’une source unique. La courbe agrège les taux des bureaux de prêt de gré à gré, ceux des pools de prêt décentralisés et ceux qui se déduisent des marchés de contrats à terme perpétuels. Trois familles de données qui se corrigent mutuellement, là où un chiffre isolé se manipule sans difficulté.
La diffusion passe par un flux de données Chainlink, directement lisible sur la blockchain. Un protocole de prêt peut donc appeler cette valeur depuis un contrat intelligent, exactement comme il appelle aujourd’hui un prix, sans intermédiaire humain. Cette mécanique de transport de données vers la chaîne rappelle furieusement quelque chose aux financiers de métier.
Un cousin crypto du SOFR américain
Chainlink assume la comparaison : CF BIRC est présentée comme l’équivalent du SOFR, le taux de financement à un jour garanti publié par la Réserve fédérale de New York. Ce taux mesure le coût d’un emprunt de liquidités au jour le jour et sert de référence à des milliers de milliards de dollars de contrats depuis l’abandon programmé du Libor.
L’analogie situe surtout l’ambition. Un taux de référence n’est pas un produit que l’on achète, c’est une plomberie sur laquelle d’autres produits se construisent : swaps de taux, modèles de valorisation, couvertures. Sergey Nazarov place l’annonce dans une logique de maturation du marché plutôt que dans celle d’un lancement commercial.
Les flux de données Chainlink ont contribué à faire de la finance décentralisée l’un des marchés les plus précieux au monde, et nous sommes fiers de nous associer à CF Benchmarks pour l’aider à gagner en maturité avec ce produit de taux à l’échelle du secteur.
Sergey Nazarov, cofondateur de Chainlink, communiqué de lancement du 28 septembre 2022
Le raisonnement se tient, à une condition : que la courbe soit effectivement adoptée. Un indice de référence ne vaut que par le nombre d’acteurs qui l’emploient, et c’est précisément là que la partie se joue sur les mois à venir.
Les trois usages mis en avant par les partenaires
Chainlink et CF Benchmarks détaillent trois bénéfices attendus, qui résument assez bien la fonction d’un taux de référence dans n’importe quel marché de crédit. Aucun d’eux ne concerne la spéculation à court terme, ce qui mérite d’être noté.
- La transparence, avec un repère de marché disponible que prêteurs et emprunteurs peuvent retenir comme taux de base dans leurs décisions ;
- La cohérence, la méthodologie normalisée et la publication quotidienne apportant davantage de prévisibilité à des marchés réputés erratiques ;
- La clarté, chacun pouvant mieux quantifier le risque d’un protocole ou d’un produit à partir des taux constatés et anticipés.
Ces promesses visent un public plus large que les habitués de la finance décentralisée. Gérants de bureaux de gré à gré et traders de dérivés y figurent au même titre que les développeurs Web3, ce qui en dit long sur les acteurs que Chainlink cherche à attirer.
Reste que mieux mesurer un risque ne le supprime pas. Les risques propres aux protocoles décentralisés tiennent autant au code et à la gouvernance qu’au niveau des taux, et aucune courbe ne les fera disparaître.
Ce que CF Benchmarks apporte au dispositif
Le partenaire choisi n’est pas un inconnu. CF Benchmarks est agréé et régulé par l’autorité britannique des marchés au titre du règlement européen sur les indices de référence, une conformité encore rare dans le secteur. Ses indices reposent sur les données de six plateformes d’échange et sur des méthodologies publiques.
Le volume traité donne la mesure de son poids. D’après le communiqué commun, ses indices ont servi à régler plus de 500 milliards de dollars de contrats dérivés crypto listés par le CME Group et par Kraken Futures. Le groupe de Chicago avait d’ailleurs élargi la même année sa gamme de taux de référence crypto. Ce pedigree réglementaire distingue l’opération d’un flux de données de plus.
Sui Chung, son directeur général, y voit une étape importante pour l’ensemble du secteur. L’argument central tient à la vérifiabilité : une méthodologie transparente et des données entrantes lisibles sur la chaîne, que n’importe qui peut contrôler. Cette exigence de vérification dépasse largement la question des taux, et le reste de la conférence l’a rappelé.
SCALE et les autres annonces de Smartcon
La courbe des taux n’était pas seule à l’affiche. Chainlink a dévoilé le même jour un programme baptisé SCALE, pour Sustainable Chainlink Access for Layer 1 & 2 Enablement. Les blockchains hôtes y prennent en charge une partie du coût des nœuds oracles qui les desservent.
L’équipe du projet décrit un modèle économique gagnant-gagnant, dans lequel la montée en charge des couches 1 et 2 permettra aux frais payés par les applications décentralisées de couvrir à terme l’intégralité des coûts en chaîne de ces nœuds. La viabilité économique des oracles reste un sujet ouvert, et cette annonce le reconnaît implicitement.
Chainlink Labs a par la même occasion annoncé un travail avec Coinbase Cloud sur la diffusion en temps réel des prix planchers de collections de jetons non fongibles, Bored Ape Yacht Club et CryptoPunks en tête. Le même mécanisme d’oracle appliqué à un marché autrement plus spéculatif, où la notion même de prix plancher se discute.
Une brique d’infrastructure qui se jugera dans la durée
Un taux de référence ne fait pas parler de lui le jour de son lancement, il fait parler de lui quand des produits s’appuient dessus. Le SOFR a mis plusieurs années à s’imposer, porté par la disparition programmée du Libor et par la contrainte réglementaire. CF BIRC ne dispose d’aucun de ces deux leviers et devra convaincre par son seul usage.
Pour un investisseur qui regarde le bitcoin comme un actif de long terme, l’intérêt est ailleurs que dans la courbe elle-même. Il tient à ce qu’elle suppose : un marché du crédit assez profond et assez lisible pour mériter un indice régulé, adossé à un fournisseur qui règle déjà des centaines de milliards de dollars de dérivés. C’est cette normalisation progressive qui compte, bien plus que le nom du produit dévoilé ce mercredi à New York.

