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- Une enquête commandée par le tribunal des faillites
- Le cours du jeton CEL soutenu avec l’argent des clients
- Les ventes de jetons des dirigeants pendant la même période
- Des retraits financés par les dépôts entrants
- Plus de 800 millions de dollars de pertes jamais annoncées
- Ce que ce type de rapport laisse aux déposants
Quand une société de crédit crypto s’effondre, la justice américaine dispose d’un outil discret mais redoutable : l’examinateur indépendant. Nommée par le tribunal des faillites, cette personne n’a ni client à défendre ni intérêt dans le dossier. Sa mission consiste à reconstituer ce qui s’est réellement passé et à le déposer noir sur blanc devant le juge. Celsius Network a fait l’objet d’un tel examen après son placement sous chapitre 11 en juillet 2022.
Le document remis fin janvier 2023 par Shoba Pillay, ancienne procureure fédérale devenue associée du cabinet Jenner & Block, compte 689 pages. Il décrit une entreprise dont le fonctionnement réel s’éloignait de l’image vendue à ses clients. Des salariés y comparent eux-mêmes certaines pratiques à un schéma de Ponzi, c’est-à-dire un montage où les retraits des uns sont payés par les dépôts des autres. Que contient exactement ce rapport, et que change-t-il pour les créanciers de la plateforme ?
Une enquête commandée par le tribunal des faillites
La désignation d’un examinateur n’a rien d’automatique dans une procédure américaine. Elle intervient quand le juge estime que les opérations de la société méritent un regard extérieur, indépendant à la fois du débiteur et des créanciers. Le tribunal des faillites du district sud de New York a confié cette tâche à Shoba Pillay en septembre 2022, deux mois après le dépôt de bilan.
Son mandat portait sur des questions précises : comment Celsius investissait les actifs confiés par ses clients, comment l’entreprise calculait les rendements promis, comment elle gérait son propre jeton et quelles informations elle communiquait au public. Le rapport final a été déposé le 31 janvier 2023, après plus de quatre mois d’auditions et d’analyse de documents internes.
Ce travail intervenait dans un contexte déjà lourd pour l’entreprise. Le gel des retraits décidé en juin 2022 avait laissé des centaines de milliers de comptes bloqués, et le ministère de la justice s’était ensuite opposé à plusieurs manœuvres de la société pendant la procédure.
Le cours du jeton CEL soutenu avec l’argent des clients
Le cœur du rapport concerne CEL, le jeton maison de la plateforme. Selon l’examinatrice, Celsius a utilisé les fonds déposés par ses clients pour soutenir le prix de ce jeton, dont la valeur servait par ailleurs d’argument commercial et de composante de la rémunération des dirigeants. La société vendait du CEL de gré à gré à des investisseurs institutionnels, puis rachetait des quantités équivalentes sur les marchés publics, ce qui poussait mécaniquement le cours vers le haut.
Le rapport détaille d’autres procédés allant dans le même sens : achats programmés à des moments choisis, ordres à cours limité placés pour tenir un niveau de prix, interventions coordonnées entre plusieurs comptes. Un spécialiste du développement du jeton employé par l’entreprise, Dean Tappen, décrit lui-même la stratégie comme « très proche d’un Ponzi » dans des échanges internes cités par l’examinatrice.
Les ventes de jetons des dirigeants pendant la même période
Le décalage le plus documenté du rapport porte sur le comportement des dirigeants. Alex Mashinsky répétait publiquement, lors de ses sessions de questions-réponses hebdomadaires, qu’il n’était pas vendeur de CEL. Les données rassemblées par l’examinatrice racontent autre chose. Trois responsables ont liquidé des positions importantes entre 2018 et 2022 :
- Alex Mashinsky, alors directeur général, a vendu plus de 68 millions de dollars de jetons CEL ;
- David Leon, cofondateur de l’entreprise, a encaissé près de 10 millions de dollars ;
- Nuke Goldstein, directeur de la technologie, a cédé environ 2,8 millions de dollars de jetons.
Ces montants prennent une autre dimension au regard du discours tenu aux clients pendant la même période. Ils ont nourri la plainte déposée par le procureur général de New York quelques semaines avant la remise du rapport, qui reproche à l’ancien dirigeant d’avoir sciemment trompé les investisseurs particuliers.
Des retraits financés par les dépôts entrants
Le second volet du rapport touche à la mécanique de trésorerie des derniers jours avant la suspension. Pillay établit que, pour plusieurs crypto-actifs, Celsius a servi les retraits de clients sortants avec les dépôts de clients entrants. La suspension du 12 juin 2022 a interrompu ce mécanisme avant qu’il ne devienne la seule source de liquidité de l’entreprise.
Si Celsius n’avait pas instauré la suspension et que la ruée s’était poursuivie, les nouveaux dépôts des clients seraient inévitablement devenus la seule source liquide de jetons permettant à Celsius de financer les retraits.
Shoba Pillay, examinatrice indépendante, rapport final déposé devant le tribunal des faillites du district sud de New York le 31 janvier 2023
La formulation est prudente, mais sa portée est claire. Elle décrit une entreprise dont le modèle de rendement ne tenait plus par ses propres revenus au moment où la pression s’est accentuée.
Plus de 800 millions de dollars de pertes jamais annoncées
Le rapport chiffre également des pertes que Celsius n’avait pas rendues publiques. Sur la seule année 2021, l’entreprise aurait accumulé plus de 800 millions de dollars de pertes non déclarées, liées à quatre engagements distincts.
Ces pertes proviennent d’investissements dans le gestionnaire Grayscale, de la rupture avec la société de gestion KeyFi, de l’affaire Stakehound, où des clés de staking ont été perdues, et d’un prêt accordé à Equities First Holdings. Aucun de ces épisodes n’a été porté à la connaissance des déposants pendant que la plateforme continuait d’afficher des rendements élevés.
Ce point rejoint les objections formulées par le ministère de la justice au cours de la procédure, qui reprochaient déjà à la société un manque de transparence sur son bilan réel.
Ce que ce type de rapport laisse aux déposants
Un rapport d’examinateur ne condamne personne et ne restitue aucun fonds. Sa valeur est ailleurs : il fige une version des faits établie par un tiers, opposable devant un tribunal, réutilisable par les régulateurs et les avocats des créanciers. C’est un socle probatoire, pas une décision de justice, et la suite de la procédure Celsius l’a confirmé.
Reste une leçon qui dépasse le cas d’espèce. Les plateformes de rendement crypto reposent sur une asymétrie d’information difficile à corriger de l’extérieur : le déposant voit un taux affiché, jamais le portefeuille qui le finance. Les 689 pages de ce rapport documentent précisément ce que devient cette asymétrie quand le marché se retourne, et pourquoi la question du contrôle des réserves est devenue centrale dans le secteur.

