Bitzlato démantelé : le fondateur de la plateforme arrêté à Miami

La justice américaine, le Trésor et les polices européennes ont frappé le même jour une plateforme d'échange enregistrée à Hong Kong. L'affaire porte moins sur une fraude que sur le rôle d'infrastructure joué par certains services dans la circulation d'argent criminel.

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Une plateforme d’échange enregistrée à Hong Kong, un actionnaire majoritaire russe résidant à Shenzhen mais installé à Miami, un marché noir russophone fermé depuis neuf mois : l’affaire Bitzlato assemble des pièces venues de trois continents. Bitzlato Ltd était un service d’échange de cryptomonnaies orienté pair-à-pair, qui mettait en relation des vendeurs et des acheteurs et se vantait publiquement de ne réclamer à ses utilisateurs ni selfie ni passeport. Ce positionnement, longtemps toléré, lui a valu le 18 janvier 2023 une opération judiciaire et administrative simultanée aux États-Unis et en Europe.

L’affaire tombe dans une séquence chargée, quelques semaines après l’effondrement de FTX et alors que les autorités américaines multiplient les actions contre les intermédiaires du secteur. Elle se distingue pourtant des dossiers de fraude qui ont occupé l’automne 2022 : il n’est question ici ni de fonds clients détournés ni de bilan truqué, mais du rôle d’infrastructure joué par une plateforme dans la circulation d’argent criminel. Qu’est-ce qui, dans le fonctionnement de Bitzlato, a fini par déclencher une réponse coordonnée entre Washington, Paris et Europol ?

Une arrestation nocturne et une comparution éclair

Anatoly Legkodymov, 40 ans, a été interpellé à Miami dans la nuit du 17 au 18 janvier. Le ministère américain de la Justice le présente comme cadre dirigeant et actionnaire majoritaire de la plateforme qu’il administrait depuis la Floride en 2022 et en 2023. Sa comparution était programmée l’après-midi même devant le tribunal fédéral du district sud de Floride.

Le chef d’accusation retenu est volontairement étroit : exploitation d’une entreprise de transmission de fonds sans licence. La qualification n’a rien d’anecdotique pour autant, puisqu’elle expose le prévenu à une peine maximale de cinq années d’emprisonnement et qu’elle ne suppose pas de démontrer une participation directe aux infractions commises par les clients de la plateforme.

Le dossier est instruit par le bureau du procureur fédéral du district est de New York, épaulé par la National Cryptocurrency Enforcement Team, l’équipe fédérale créée en 2021 pour les actifs numériques. Cette montée en compétence des autorités fédérales s’était déjà traduite par la création d’une unité dédiée aux actifs virtuels au sein du FBI, dont les analyses en chaîne alimentent aujourd’hui ce type de plainte.

Ce que la plainte reproche concrètement à la plateforme

La plainte ne se contente pas de constater l’absence d’agrément. Elle décrit un dispositif de vérification d’identité si lâche qu’il en devenait un argument commercial, puis documente la conscience qu’en avaient les dirigeants de la société. Quatre éléments structurent l’accusation.

  • Une procédure de connaissance du client quasi inexistante, avec des inscriptions validées sous des identités de prête-noms lorsque des documents étaient malgré tout réclamés ;
  • Des échanges internes explicites, dont un message de mai 2019 dans lequel le fondateur écrit à un collègue que les utilisateurs de la plateforme sont connus pour être des escrocs ;
  • Un tableur de direction résumant la position de l’entreprise en deux colonnes, l’absence de vérification d’identité côté positif, l’argent sale côté négatif ;
  • Une clientèle américaine assumée en pratique, avec plus de 250 millions de visites depuis des adresses IP situées aux États-Unis pour le seul mois de juillet 2022.

Le service client apparaît dans le dossier comme un maillon actif plutôt que passif. Les représentants de la plateforme indiquaient aux utilisateurs qu’ils pouvaient transférer des fonds depuis des établissements financiers américains, alors même que la société affirmait publiquement refuser les clients résidant aux États-Unis.

Un cadre dirigeant aurait par ailleurs recommandé de ne combattre les trafiquants de drogue que nominalement, pour ne pas abîmer le chiffre d’affaires. Cette phrase, citée dans la plainte, éclaire le point de bascule réel du dossier : le passage d’une négligence réglementaire à un choix commercial documenté.

Hydra, le partenaire qui a fait basculer le dossier

La principale contrepartie de Bitzlato n’était pas une plateforme concurrente mais Hydra Market, le plus grand et le plus durable marché du darknet au monde, spécialisé dans les stupéfiants, les données bancaires volées et les faux documents. Selon la plainte, plus de 700 millions de dollars ont transité entre les utilisateurs d’Hydra et Bitzlato, directement ou par intermédiaires, jusqu’à la fermeture du marché en avril 2022 par les autorités américaines et allemandes.

Ce chiffre prend tout son sens replacé dans la séquence de 2022. Le démantèlement d’Hydra s’était accompagné de sanctions américaines visant le marché russe et une plateforme d’échange, puis de l’arrestation en Russie de son administrateur présumé. Les enquêteurs ont ensuite remonté les flux sortants, et Bitzlato figurait parmi les principales destinations de sortie. Le FBI chiffre par ailleurs à plus de 15 millions de dollars les produits de rançongiciels reçus par la plateforme.

Trois juridictions mobilisées en une seule matinée

L’originalité de l’opération tient à sa simultanéité. Pendant que la justice américaine annonçait l’arrestation, les autorités françaises, travaillant avec Europol et leurs homologues espagnols, portugais et chypriotes, démantelaient l’infrastructure numérique de la plateforme et saisissaient ses cryptoactifs. La section cyber du parquet de Paris et le commandement de la gendarmerie dans le cyberespace sont expressément remerciés dans le communiqué du ministère américain de la Justice.

La vice-procureure générale des États-Unis a résumé l’intention politique de l’opération en une formule qui vise moins Bitzlato que les services jouant sur les frontières.

Les actions d’aujourd’hui envoient un message clair : que vous enfreigniez nos lois depuis la Chine ou depuis l’Europe, ou que vous abusiez de notre système financier depuis une île tropicale, vous pouvez vous attendre à répondre de vos crimes devant un tribunal des États-Unis.

Lisa O. Monaco, vice-procureure générale des États-Unis, conférence de presse du ministère de la Justice, 18 janvier 2023

Le Trésor américain étrenne une arme née de la guerre en Ukraine

Le volet le plus structurant pour le secteur n’est pas judiciaire mais administratif. Le FinCEN, la cellule de renseignement financier du Trésor américain, a désigné Bitzlato comme préoccupation majeure en matière de blanchiment liée à la finance illicite russe, d’après le communiqué publié le même jour par l’agence.

Cette ordonnance est la première jamais prise sur le fondement de la section 9714(a) du Combating Russian Money Laundering Act, un texte adopté dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine. Elle interdit à toute institution financière concernée d’exécuter des transferts de fonds vers ou depuis la plateforme et ses adresses, avec une entrée en vigueur fixée au 1er février 2023. L’effet est celui d’une mise à l’écart du système financier américain, sans procès préalable.

Le FinCEN motive sa décision par la persistance des flux après la chute d’Hydra. L’agence relève que la plateforme a continué de servir les marchés russophones qui ont pris la relève, ainsi que des affiliés du rançongiciel Conti. La logique est celle du signal : frapper l’infrastructure plutôt que les seuls opérateurs, en cohérence avec les avertissements adressés aux plateformes sur leurs dispositifs de conformité, comme dans l’accord à 100 millions de dollars conclu deux semaines plus tôt par un acteur américain de premier plan.

Ce que l’affaire déplace pour les plateformes d’échange

Le dossier Bitzlato tranche avec l’idée d’une zone grise géographique où une société enregistrée dans une juridiction accommodante échapperait durablement aux autorités d’un autre pays. Le rattachement retenu n’est ni le siège social ni la nationalité du dirigeant, mais le flux de trafic venu des adresses IP américaines et les transferts opérés depuis des banques américaines.

Reste une question que l’affaire ouvre plus qu’elle ne referme. Un service pair-à-pair sans vérification d’identité répond aussi, dans des économies sous contrôle des changes, à des usages qui n’ont rien de criminel. La ligne de partage entre l’outil et l’usage devient le véritable terrain d’arbitrage des régulateurs, et elle se déplacera à mesure que les flux migreront vers des protocoles sans société à poursuivre.

Pour les plateformes encore en activité, le message opérationnel est plus immédiat. Les échanges internes, les tableurs de direction et les conversations avec le service client sont désormais des pièces à conviction exploitables ; la conformité se juge sur les traces écrites autant que sur les procédures affichées.

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