Forte lève 725 millions de dollars pour sa plateforme de jeux sur blockchain

En novembre 2021, Forte a bouclé une levée de 725 millions de dollars pour sa plateforme de jeux sur blockchain. Décryptage d'un pari qui a réuni finance, studios et grandes marques du divertissement.

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En novembre 2021, la société américaine Forte a annoncé la clôture d’un tour de financement de 725 millions de dollars, l’un des plus importants jamais bouclés dans le secteur du jeu vidéo lié à la blockchain. Ce montant est venu soutenir le développement d’une plateforme dédiée aux jeux tokenisés, capables d’intégrer des jetons non fongibles et des économies internes basées sur la cryptographie.

Forte n’est pas un studio qui édite des jeux : c’est un fournisseur d’outils destinés aux développeurs. Sa promesse consiste à leur donner une infrastructure clés en main pour bâtir des économies numériques sans avoir à maîtriser eux-mêmes la technologie sous-jacente. Une question se pose alors : pourquoi des investisseurs de premier plan misent-ils des sommes aussi élevées sur une brique aussi discrète ?

Un tour de table qui réunit finance et divertissement

Le tour de série B a été mené par Sea Capital et Kora Management, aux côtés d’investisseurs réputés comme Andreessen Horowitz ou Tiger Global. Sa particularité tient à la présence d’acteurs directement issus du jeu et des médias, du studio Animoca Brands au groupe Warner Music, en passant par la structure d’investissement de Razer.

Cet alignement d’intérêts n’est pas anodin. Il réunit autour de la même table ceux qui financent, ceux qui produisent des contenus et ceux qui fabriquent le matériel, ce qui ancre le projet dans l’industrie réelle du divertissement plutôt que dans la seule sphère spéculative.

La levée s’ajoutait à un premier tour de 185 millions de dollars réalisé en mai 2021, qui avait déjà valorisé l’entreprise à un milliard de dollars et lui avait valu le statut de licorne. En cumulé, Forte aura ainsi mobilisé plus de 900 millions de dollars sur la seule année 2021. Ce rythme plaçait alors la société parmi les jeunes pousses les mieux dotées du jeu vidéo, à un moment où les capitaux affluaient massivement vers tout ce qui touchait au Web3 et aux économies tokenisées.

Une plateforme pour les studios, pas un jeu

Le positionnement de Forte repose sur une distinction souvent mal comprise. Plutôt que de rivaliser avec les créateurs de jeux, l’entreprise leur vend les fondations techniques et réglementaires de leurs économies internes : émission de jetons, gestion des objets numériques, conformité et paiements. Cette approche s’inscrit dans un secteur du jeu mobile en pleine effervescence, dont témoigne aussi l’écosystème du jeu mobile sur blockchain.

Pour justifier ces montants, les dirigeants de Forte rappellent le poids économique de leur marché. Le cofondateur et directeur général, Josh Williams, a résumé l’ampleur du terrain visé au moment de l’annonce.

Le jeu vidéo est aujourd’hui la première forme de divertissement au monde, devant le cinéma et la musique réunis, avec près de 180 milliards de dollars de revenus annuels. Nous pensons être à l’avant-garde d’une nouvelle vague technologique.

Josh Williams, cofondateur et directeur général de Forte, communiqué du 12 novembre 2021

Le jeu sur blockchain sort de sa niche

Longtemps, ces titres ont été plus blockchain que jeu, conçus par et pour des passionnés de cryptomonnaies. Plusieurs signaux montraient toutefois que le secteur commençait à se professionnaliser, comme le résume la liste suivante :

  • la boutique Epic Games Store a annoncé accepter officiellement les jeux basés sur la blockchain, ouvrant l’accès à un catalogue suivi par plus de 160 millions d’utilisateurs fin 2020 ;
  • des éditeurs et des studios établis ont commencé à intégrer ces mécaniques à leurs stratégies de conception ;
  • des marques du divertissement, de la musique au matériel, ont pris des participations directes dans les infrastructures du secteur.

Ce basculement change la nature du marché. Il fait passer le jeu sur blockchain d’une curiosité de spécialistes à un terrain courtisé par les grands noms du divertissement, avec les moyens financiers qui vont avec.

Le métavers comme horizon revendiqué

Une autre tendance nourrissait alors l’appétit des investisseurs : le concept de métavers. Encore largement théorique fin 2021, cette idée d’univers numériques interconnectés a gagné en visibilité lorsque Facebook a changé de nom pour devenir Meta en octobre 2021, affichant son ambition dans ce domaine.

Dans cette vision, les objets numériques deviennent interopérables et circulent d’un monde à l’autre. Beaucoup y voyaient le rôle central des jetons non fongibles, à l’image de cartes à collectionner devenues actifs numériques. La promesse d’une propriété transférable entre plateformes faisait figure d’argument commercial majeur pour les tenants du jeu Web3.

Des promesses encore à concrétiser

Cet optimisme méritait d’être nuancé. L’utilité réelle des jetons non fongibles restait limitée à l’époque, et une part de leur valeur reposait sur un pari sur des usages futurs encore incertains. La perspective d’une adoption massive dépendait autant des joueurs que des spéculateurs.

Les années suivantes ont d’ailleurs rappelé cette fragilité, avec le reflux du marché des NFT et un tri sévère entre projets viables et effets de mode. La question de savoir si les joueurs veulent réellement posséder leurs objets, ou seulement s’amuser, n’a jamais cessé de diviser le secteur.

Ce que cette levée dit du secteur

Le tour de table de Forte a moins financé un produit qu’une conviction : celle que les économies de jeu allaient migrer vers des infrastructures ouvertes. Le pari engageait des centaines de millions de dollars sur un changement de modèle dont personne ne connaissait encore le calendrier exact.

Ce qui se jouait à travers cette annonce dépassait le cas d’une seule entreprise. Il s’agissait de savoir si le jeu vidéo, déjà premier divertissement mondial, absorberait la propriété numérique comme il a absorbé le téléchargement puis le free-to-play, ou si cette vague resterait une parenthèse portée par l’euphorie de 2021. La réponse se lira, année après année, dans les jeux qui trouveront réellement leur public.

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