Blockchain.com rejoint le club très fermé des 18 agréés de Singapour

La plateforme britannique a décroché un accord de principe de l'Autorité monétaire de Singapour, un jour après Coinbase. Le régulateur a reçu environ cent quatre-vingts dossiers depuis 2020 et n'en a validé que dix-huit.

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Obtenir le droit d’exercer à Singapour relève du parcours d’obstacles pour une plateforme crypto. La cité-État attire les entreprises du secteur par sa fiscalité et sa position en Asie du Sud-Est, mais son régulateur délivre ses autorisations au compte-gouttes. L’Autorité monétaire de Singapour n’avait agréé que dix-sept sociétés crypto avant le mois d’octobre 2022.

Blockchain.com est devenue la dix-huitième. La plateforme britannique, l’une des plus anciennes du secteur, a décroché un accord de principe pour une licence d’institution de paiement majeure couvrant les services sur jetons de paiement numériques. L’annonce est tombée un jour après celle de son concurrent Coinbase, agréé selon le même mécanisme. Que vaut réellement ce feu vert, et pourquoi tant d’entreprises l’attendent-elles en vain ?

Un accord de principe, pas encore une licence

La nuance juridique est loin d’être cosmétique. Un accord de principe signifie que le régulateur a examiné le dossier et se déclare disposé à délivrer la licence, sous réserve que l’entreprise remplisse les conditions restantes. Rien n’est définitif tant que la licence n’est pas émise, et le processus peut encore s’étirer sur plusieurs mois.

Ce mécanisme sert d’abord le régulateur. Il lui permet de valider un dossier sans engager sa signature, tout en poussant l’entreprise à finaliser sa conformité. L’accord de principe donne malgré tout un droit d’exercice concret dans la cité-État, puisque les plateformes concernées peuvent proposer légalement leurs produits crypto sur place.

Le régulateur singapourien avait durci ses exigences dès le printemps 2022, avec un allongement notable des délais d’instruction. Cette exigence n’est pas nouvelle, comme le montrait déjà le resserrement du processus d’approbation annoncé six mois plus tôt. Les délais servent de filtre autant que les critères eux-mêmes.

Dix-huit agréés pour environ cent quatre-vingts dossiers

Le rapport entre demandes déposées et autorisations délivrées dit tout de la sélectivité du régulateur singapourien. Les chiffres, arrêtés à la mi-octobre 2022, se lisent sans commentaire :

  • dix-huit sociétés crypto agréées par l’Autorité monétaire de Singapour, Blockchain.com incluse ;
  • environ cent quatre-vingts demandes de licence de paiement crypto déposées depuis 2020 ;
  • Crypto.com et DBS Vickers parmi les détenteurs d’une autorisation ;
  • Coinbase, agréée selon le même mécanisme la veille de Blockchain.com.

Un taux d’acceptation d’environ 10 % place Singapour à part dans la région. Le filtre s’exerce sur la solidité financière et les procédures internes, pas sur la nature de l’activité, ce qui écarte mécaniquement les structures les plus légères. Une centaine d’entreprises avaient déjà renoncé ou été refusées fin 2021, comme l’avait montré la première vague de rejets.

Cette rareté produit un effet secondaire recherché par les candidats. Un agrément singapourien fonctionne comme un label auprès des clients institutionnels, précisément parce qu’il est difficile à obtenir. La contrepartie est une concentration du marché local entre quelques mains.

Ce que Blockchain.com pèse réellement

La plateforme n’est pas une jeune pousse. Fondée en 2011 comme un simple fournisseur de portefeuilles bitcoin, elle a élargi son offre au fil des années jusqu’à devenir une place d’échange complète. Sa dernière levée de fonds l’avait valorisée à 14 milliards de dollars, un chiffre confirmé par le tour de table bouclé au printemps.

Les volumes revendiqués donnent la mesure de l’ancienneté. La plateforme dit avoir traité plus de mille milliards de dollars de transactions crypto depuis sa création et compter 84 millions de détenteurs de portefeuilles répartis dans 200 pays. La moitié de son activité provient désormais des institutions, une bascule qui explique largement sa stratégie d’agréments.

Singapour s’inscrit exactement dans cette trajectoire. L’entité locale sert des investisseurs institutionnels et de grandes fortunes, ainsi que des équipes de projets et des opérateurs de l’écosystème. La clientèle de détail n’est pas la cible, ce qui simplifie le dossier réglementaire dans une juridiction qui se méfie ouvertement de l’épargne des particuliers exposée aux crypto-actifs. L’entreprise annonce d’ailleurs vouloir étoffer son bureau local et allonger sa liste de clients institutionnels.

Le message adressé au régulateur

La communication de l’entreprise mérite d’être lue attentivement, tant elle vise autant Singapour que les autres capitales. Blockchain.com se présente comme partisane d’une réglementation réfléchie et affirme vouloir obtenir des enregistrements dans toutes les juridictions où elle opère. La posture de bon élève est devenue un actif commercial depuis l’effondrement de plusieurs acteurs du secteur.

Le compliment adressé au régulateur suit la même logique. Il salue une méthode plutôt qu’une décision, ce qui permet de flatter sans paraître intéressé. Le vocabulaire employé emprunte celui des institutions financières classiques, jusque dans le choix des mots, et rompt délibérément avec le registre libertaire des débuts du secteur.

Blockchain.com salue l’Autorité monétaire de Singapour pour son processus réglementaire transparent, qui donne la priorité à la surveillance du secteur crypto tout en laissant l’innovation prospérer.

Peter Smith, cofondateur et directeur général de Blockchain.com, communiqué de l’entreprise du 12 octobre 2022

Derrière la formule se cache un pari assumé. Une plateforme qui multiplie les agréments accepte des contraintes que ses concurrentes non régulées ignorent, en misant sur le fait que ces contraintes deviendront la norme. Le coût de la conformité se transforme alors en barrière à l’entrée, au bénéfice de ceux qui l’ont payé les premiers.

Dubaï, Singapour : la course aux juridictions

Le mouvement ne se limite pas à l’Asie du Sud-Est. Blockchain.com avait obtenu le mois précédent une licence provisoire auprès du régulateur crypto de Dubaï, la VARA. Deux autorisations en deux mois dessinent une stratégie, celle d’un maillage de places financières intermédiaires plutôt qu’un pari unique sur Londres ou New York.

Les concurrents suivent le même chemin. Binance et Crypto.com ont également décroché l’aval de la VARA pour installer des activités régulées au Moyen-Orient. Chaque juridiction obtenue devient un argument commercial auprès des clients institutionnels, qui exigent désormais de savoir sous quel régime leurs avoirs sont conservés.

Le calcul comporte sa part de risque. Multiplier les implantations régulées multiplie aussi les autorités susceptibles de poser des questions, et les régimes locaux évoluent vite. Une licence obtenue ne se conserve pas passivement, elle s’entretient à coups d’audits, de rapports et de mises à jour de procédures.

Ce que l’agrément ne dit pas

Un feu vert réglementaire certifie des procédures, pas la santé d’un bilan. Blockchain.com avait reconnu quelques mois plus tôt une perte de 270 millions de dollars liée à son exposition à un fonds spéculatif en faillite. Aucun agrément n’aurait empêché ce prêt, et c’est utile à garder en tête au moment de lire une annonce de licence.

La question qui vient ensuite concerne le rythme. Dix-huit autorisations en deux ans, pour un secteur qui prétend réinventer la finance, tient d’un goulot d’étranglement autant que d’une exigence de qualité. Singapour arbitre entre attractivité et prudence, et l’équilibre qu’elle trouvera dira beaucoup de ce que sera la place financière asiatique de référence dans dix ans.

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