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Le premier stablecoin mondial doit son existence à une chose banale et pourtant décisive : un compte en banque. Un jeton comme l’USDT promet une parité stricte avec le dollar, ce qui suppose de détenir quelque part des dollars bien réels, sur des comptes que des établissements acceptent d’ouvrir. Tether Holdings et sa société sœur Bitfinex n’ont jamais eu la partie facile sur ce terrain, aucune grande banque américaine ne se pressant pour héberger les réserves d’un émetteur logé aux Îles Vierges britanniques.
Un article du Wall Street Journal publié le 3 mars affirme que les deux sociétés ont franchi une ligne pour préserver cet accès. Le quotidien décrit des documents falsifiés, des sociétés écrans et des comptes ouverts au nom de dirigeants d’entreprises tierces, au cours de l’année 2018. Que reproche exactement cette enquête aux deux entités les plus scrutées du secteur ?
Ce que décrit l’enquête du quotidien américain
Le journal s’appuie sur des courriels et des documents auxquels il indique avoir eu accès. Selon son récit, Tether a maintenu son raccordement au système financier international en utilisant des comptes ouverts au nom de dirigeants de diverses sociétés, dont les raisons sociales étaient légèrement modifiées pour brouiller la piste auprès des établissements sollicités.
Le dispositif aurait culminé en octobre 2018. À cette date, d’après l’enquête, Bitfinex et Tether seraient parvenus à ouvrir au moins neuf comptes bancaires pour des sociétés écrans en Asie. La période correspond au moment où le groupe perdait son principal relais bancaire.
Le nom qui revient dans cette architecture est celui de Crypto Capital Corp, un intermédiaire panaméen souvent qualifié de banque de l’ombre. L’entité détenait des fonds de Tether avant d’être neutralisée par les autorités en 2018, et son effondrement a laissé un trou que la justice new-yorkaise chiffrera plus tard à 850 millions de dollars.
Un courriel interne au cœur du dossier
La pièce la plus citée met en scène Stephen Moore, l’un des copropriétaires de Tether Holdings. Le quotidien rapporte qu’il s’inquiétait par écrit du recours à de fausses factures de vente et à de faux contrats, produits pour justifier chaque dépôt et chaque retrait auprès des banques, dans les échanges avec un intermédiaire qui négociait de l’USDT en Chine.
Je ne voudrais avoir à plaider aucun des points ci-dessus dans une éventuelle affaire de fraude ou de blanchiment.
Stephen Moore, copropriétaire de Tether Holdings, courriel cité par le Wall Street Journal dans son enquête du 3 mars 2023
Le journal précise que Moore avait signé lui-même certains de ces documents et qu’il recommandait d’abandonner les tentatives d’ouverture de comptes concernées. Le passage est central parce qu’il documente une conscience du risque au sein même de la direction, et non une simple négligence administrative.
Pourquoi l’accès bancaire est devenu un point de rupture
La chronologie des ruptures bancaires éclaire le contexte de 2018. Bitfinex, fondée en 2012 et enregistrée aux Îles Vierges britanniques, a vu ses relais se refermer les uns après les autres. Chaque coupure a fragilisé un peu plus la capacité du groupe à traiter des dollars.
- En 2017, Wells Fargo interrompt le traitement des virements internationaux de la plateforme ;
- les banques taïwanaises qui servaient d’intermédiaires cessent à leur tour ;
- Noble Bank International prend le relais, avant de mettre fin à la relation en 2018 ;
- Crypto Capital, qui hébergeait une partie des fonds, est neutralisée par les autorités la même année.
Le secteur entier connaît cette difficulté, à des degrés divers. Les banques appliquent aux entreprises crypto des exigences de conformité renforcées, faute de règles claires sur la connaissance du client et la lutte contre le blanchiment pour les entités enregistrées hors des juridictions occidentales. Le résultat est une concentration extrême du service bancaire sur une poignée d’établissements.
La dépendance n’a rien d’anecdotique en ce début mars 2023, alors que les autorités américaines multiplient les mises en garde adressées aux banques sur leur exposition au secteur. L’article du Wall Street Journal paraît d’ailleurs au lendemain du jour où la solvabilité d’un grand partenaire bancaire des plateformes a été publiquement mise en doute.
Un passif judiciaire accumulé depuis 2016
Les démêlés des deux sociétés avec les régulateurs américains commencent bien avant cette enquête. En juin 2016, la Commodity Futures Trading Commission inflige à Bitfinex une amende de 75 000 dollars pour avoir proposé des transactions sur matières premières financées hors bourse sans s’être enregistrée comme intermédiaire de marché à terme.
Le dossier le plus lourd vient de New York. Le parquet général de l’État, dirigé par Letitia James, engage une procédure en 2019 en reprochant à Bitfinex d’avoir puisé dans les réserves de Tether pour combler la perte des fonds confiés à Crypto Capital, sans en informer ses clients. L’affaire se solde en février 2021 par un accord de 18,5 millions de dollars, l’interdiction d’opérer avec des résidents de l’État de New York et deux ans de rapports trimestriels, sans reconnaissance de culpabilité.
La CFTC revient à la charge en octobre 2021 avec une sanction de 41 millions de dollars contre Tether et de 1,5 million contre Bitfinex. Son enquête établit que, sur une fenêtre de vingt-six mois courant de juin 2016 à février 2019, les réserves de l’émetteur n’ont été intégralement adossées à des actifs en dollars que 27,6 % du temps. La formulation compte : il s’agit d’une proportion de jours, pas d’un taux de couverture.
La riposte immédiate de l’émetteur
Tether n’a pas tardé à répondre. Paolo Ardoino, alors directeur technique de la société, a réagi le jour même en affirmant publiquement que l’article contenait « une masse de désinformation et d’inexactitudes », sans détailler les points qu’il contestait.
La société a par ailleurs qualifié ces accusations d’anciennes et de trompeuses, en soulignant qu’elles portaient sur des faits vieux de plusieurs années et déjà couverts par les procédures new-yorkaise et fédérale. L’argument de l’ancienneté ne dit toutefois rien de la véracité des faits rapportés, et il laisse entière la question de ce que les banques concernées savaient à l’époque.
Ce que la controverse dit de la plomberie des stablecoins
Un stablecoin ne vaut jamais plus que la crédibilité de ses réserves et la solidité des comptes qui les abritent. L’USDT reste de loin le premier jeton de ce type par la taille et un pilier de la liquidité sur l’ensemble des plateformes, ce qui rend la qualité de son adossement bancaire structurellement systémique pour le marché. Un rappel utile pour qui s’interroge sur le rôle que jouent réellement ces jetons dans les échanges.
Le désaccord entre les deux camps porte moins sur les faits que sur leur portée. Tether met en avant une période révolue et des sanctions déjà purgées ; ses détracteurs y lisent une méthode et une culture d’entreprise. Aucune des deux lectures ne se tranche sans transparence sur la composition réelle des réserves, un terrain sur lequel les attestations trimestrielles restent en deçà de ce que promettent les démarches de preuve de réserves.
Reste une question que régulateurs européens et américains abordent chacun de leur côté : à quelles conditions un émetteur privé peut-il faire circuler des dizaines de milliards de dollars de créances sur lui-même. La réponse déterminera quels acteurs survivront à l’encadrement en préparation, et sur quelles banques ils s’appuieront pour tenir leur promesse de parité.

