La blockchain dans les médias et le divertissement : ce qu’elle change vraiment pour les créateurs

Registre infalsifiable, contrats qui paient tout seuls, œuvres vendues à l'unité : les usages testés depuis 2021 dans la musique, le cinéma et le jeu vidéo n'ont pas tous tenu. Ceux qui ont tenu ne ressemblent pas à ce qu'on annonçait.

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La blockchain est un registre partagé entre des milliers de machines, où chaque inscription reste vérifiable par tous et ne peut plus être modifiée après coup. Appliquée aux médias, cette propriété touche à ce que le secteur gère le plus mal depuis vingt ans : savoir qui possède quoi et qui doit être payé.

Le cinéma, la musique, l’audiovisuel et le jeu vidéo partagent la même difficulté. Une œuvre circule instantanément, se copie sans perte, se remixe, traverse des dizaines de plateformes, et la chaîne des ayants droit se perd en route. Les capitaux ont afflué vers les promesses de solution : 25,2 milliards de dollars levés par les start-up blockchain en 2021, selon le rapport annuel de CB Insights.

Reste à distinguer ce qui fonctionne déjà de ce qui relève encore de la présentation commerciale. Quels usages ont réellement produit des résultats mesurables dans les médias et le divertissement, et où buttent-ils encore ?

Qu’est-ce que la blockchain apporte à l’industrie des médias ?

Elle apporte une preuve d’antériorité et de propriété que personne ne contrôle seul. Une œuvre, un contrat ou une cession de droits inscrits dans le registre restent horodatés et consultables sans passer par un tiers de confiance. Les capitaux ont suivi cette promesse, avec 25,2 milliards de dollars levés en 2021 contre 3,1 milliards l’année précédente.

Un registre que personne ne réécrit seul

Le fonctionnement tient en trois mécanismes complémentaires. Chaque bloc de données porte l’empreinte cryptographique du précédent, ce qui rend toute modification rétroactive détectable ; le registre est répliqué sur un grand nombre de machines indépendantes ; et un mécanisme de consensus décide de ce qui est ajouté. La confiance repose sur la vérification, pas sur l’autorité d’un opérateur.

Cette architecture est présentée en détail dans notre présentation générale du registre distribué. Retenons ici sa conséquence pratique pour un studio ou un label : une trace opposable et indépendante du prestataire qui l’héberge, ce qu’aucune base de données interne ne peut offrir.

Un afflux de capitaux qui a changé d’échelle

Le rapport State of Blockchain de CB Insights, publié en février 2022, chiffre l’accélération. Le financement en capital-risque des start-up du secteur est passé de 3,1 milliards de dollars en 2020 à 25,2 milliards en 2021, soit une multiplication par plus de huit en douze mois. La part du secteur dans le capital-risque mondial est montée de 1 % à 4 %.

Le segment des jetons non fongibles concentre la partie la plus spectaculaire de cette bascule : 4,8 milliards de dollars levés en 2021, contre 37 millions seulement en 2020. Les entreprises américaines ont capté un peu plus de la moitié du total mondial, avec 14,1 milliards de dollars. L’argent est arrivé avant les usages, ce qui explique une bonne part des déceptions ultérieures.

Ce que la technologie ne résout pas

Un registre distribué garantit qu’une information n’a pas été modifiée après son inscription. Il ne garantit pas qu’elle était exacte au moment où on l’a écrite, et cette nuance décide du sort de la plupart des projets : une cession de droits mal saisie reste une cession mal saisie, simplement horodatée et infalsifiable.

La difficulté est d’autant plus vive dans les médias que les catalogues anciens n’ont jamais été correctement documentés. Reprendre trente ans de contrats signés sur papier pour les porter en chaîne représente un travail d’archiviste, pas d’ingénieur, et c’est là que se situe le coût réel de ces migrations.

Comment les créateurs sont-ils rémunérés aujourd’hui ?

Par une cascade d’intermédiaires qui prélèvent chacun leur part avant l’artiste. Une écoute en streaming traverse la plateforme, le distributeur, le label et l’éditeur avant d’atteindre l’interprète, souvent des mois plus tard. La blockchain vise ce circuit, en promettant un paiement direct et traçable, sans supprimer pour autant les ayants droit.

La chaîne d’intermédiaires du streaming

Le problème n’est pas seulement le montant reversé, il est aussi celui du délai et de l’opacité. Un artiste indépendant découvre ses revenus par relevés trimestriels agrégés, sans pouvoir vérifier ligne à ligne le nombre d’écoutes ni le taux appliqué. La comptabilité reste la propriété de celui qui la produit.

Les catalogues compliquent encore l’exercice. Une même chanson peut mobiliser un compositeur, un parolier, un producteur, des musiciens additionnels et plusieurs sociétés de gestion collective, chacun avec un pourcentage négocié. Reconstituer cette répartition pour des millions de titres coûte plus cher que les sommes en jeu sur les catalogues les moins écoutés.

Les plateformes qui promettent un autre partage

Audius est l’exemple le plus abouti de plateforme d’écoute construite sur un registre distribué. Le service revendiquait 5 millions d’utilisateurs actifs mensuels dès août 2021, avec une promesse simple : reverser 90 % des revenus musicaux aux artistes, contre une fraction bien moindre sur les services classiques.

Le détail qui compte est ailleurs. La plateforme ne met pas la technologie en avant auprès de ses auditeurs, et une large majorité d’entre eux n’a jamais installé de portefeuille numérique. L’adoption passe par l’invisibilité de la brique technique, un enseignement que peu de projets du secteur ont retenu.

La vente directe d’une œuvre au public

Le groupe Kings of Leon a testé l’autre voie en mars 2021, en sortant son album When You See Yourself sous forme de jetons parallèlement à l’édition classique. L’opération a rapporté plus de 2 millions de dollars en quelques jours, dont une part significative provenant de six billets dorés donnant droit à quatre places au premier rang, à vie.

La leçon tient moins au montant qu’à sa composition. Ce ne sont pas les copies numériques de l’album qui ont fait le chiffre, mais les avantages rattachés au jeton, autrement dit l’accès physique à l’artiste. La blockchain a servi de billetterie inviolable bien plus que de support d’écoute.

Le piratage, angle mort de la distribution numérique

Ce que mesurent les rapports de piratage

Le rapport State of the Internet publié par Akamai en janvier 2022, à partir des données de la société de mesure MUSO, donne l’ordre de grandeur du phénomène sur les neuf premiers mois de 2021.

  • 132 milliards de visites sur des sites pirates, soit une hausse de 16 % sur la même période de l’année précédente ;
  • plus de 67 milliards de visites pour les séries et programmes télévisés, environ la moitié du total ;
  • 30 milliards de visites pour l’édition, 14,5 milliards pour le cinéma ;
  • 10,8 milliards de visites pour la musique, 9 milliards pour les logiciels ;
  • plus de 13 milliards de visites depuis les seuls États-Unis, soit un dixième du total mondial.

Ces chiffres restent inférieurs aux 190 milliards de visites relevées sur l’ensemble de l’année 2018, mais la tendance s’est retournée à la hausse. L’offre légale n’a pas fait disparaître la demande illicite, elle en a seulement déplacé une partie.

Les auteurs du rapport soulignent un point souvent oublié dans le débat. Une part importante des personnes qui consultent ces sites paient déjà plusieurs abonnements légaux et complètent leur consommation ailleurs, faute de trouver le titre recherché : le motif principal reste l’indisponibilité, pas le refus de payer.

Ce que le registre peut prouver, et ce qu’il ne peut pas

Quand on examine le piratage à l’échelle mondiale et à travers les industries du cinéma, de la télévision, du logiciel, de l’édition et de la musique, l’ampleur considérable du phénomène est manifeste. Plus inquiétant peut-être, dans de nombreux domaines, le piratage reste un problème qui progresse, avec une hausse globale de 16 % par rapport à la période de neuf mois précédente.

James Mason, directeur technique de MUSO, dans le rapport State of the Internet d’Akamai publié en janvier 2022

Une inscription en chaîne établit qu’un fichier existait à une date donnée et qu’une licence a été accordée à telle adresse. Elle ne parcourt pas le réseau à la recherche des copies illicites, et elle n’a aucun effet contraignant sur un serveur situé hors juridiction. La preuve est solide, l’exécution reste un problème classique de droit international.

L’apport réel se situe en amont du litige. Un registre horodaté raccourcit la phase où chacun tente d’établir sa qualité d’ayant droit, ce qui compte dans un secteur où les procédures durent souvent plus longtemps que l’exploitation commerciale de l’œuvre concernée.

Qu’est-ce qu’un contrat intelligent change à la gestion des droits ?

Il transforme une clause de rémunération en programme qui s’exécute seul. Le contrat, publié sur la chaîne, répartit automatiquement chaque paiement entre les adresses des ayants droit selon les pourcentages inscrits. Aucune facturation ni relance n’est nécessaire, et le partage devient vérifiable par tous les signataires, à la seconde près.

Le versement automatique des redevances

Le mécanisme se prête particulièrement bien aux œuvres à droits partagés. Une vente ou une revente déclenche l’envoi simultané de la part de chaque contributeur, sans passer par un compte centralisateur. Le fonctionnement de ces contrats appliqués aux jetons montre que la difficulté n’est pas technique, mais tient à l’exactitude des pourcentages inscrits au départ.

La revente secondaire est le cas d’usage le plus cité. Un peintre ou un photographe ne touche traditionnellement rien lorsqu’une œuvre change de mains sur le marché de l’occasion, sauf régime particulier du droit de suite. Un contrat intelligent peut prélever une commission à chaque transfert, à condition que la plateforme de revente accepte de l’honorer, ce qui n’a rien d’automatique.

Les limites juridiques du procédé

La qualification juridique du jeton reste le point de friction principal. Un tribunal britannique a reconnu en 2022 que ces actifs pouvaient constituer une propriété privée, décision qui ouvre la voie aux mesures conservatoires mais ne règle pas la question des droits d’auteur attachés à l’œuvre représentée.

Les marques ont ouvert un second front, sur le terrain du droit des marques cette fois. Nike a assigné en justice la plateforme de revente StockX en février 2022 pour la vente de jetons représentant ses baskets, estimant que l’usage de son nom et de ses visuels dépassait la simple revente. Le contentieux ne porte plus sur la technologie, mais sur ce qu’on y accroche.

La confusion entre le jeton et l’œuvre nourrit d’ailleurs l’essentiel des malentendus. Acheter un jeton ne revient presque jamais à acquérir les droits patrimoniaux du fichier associé, comme le détaille notre analyse de ce qu’on possède réellement. Le contrat intelligent exécute ce qu’on y a écrit, pas ce que l’acheteur a cru comprendre.

Diffusion, collectionnables et jeux : les usages déjà éprouvés

Les moments sportifs vendus à l’unité

NBA Top Shot, développé par le studio canadien Dapper Labs, a transformé des extraits vidéo de matchs en objets de collection numérotés. La plateforme a dépassé 700 millions de dollars de ventes cumulées en moins d’un an, dont 656 millions concentrés sur cinq mois de 2021, et franchi le million d’utilisateurs en mai de la même année.

Le succès a nourri une valorisation à l’avenant : Dapper Labs a levé 250 millions de dollars en septembre 2021, sur une valorisation de 7,6 milliards. Ce que le produit démontre est simple et n’a rien de technologique : un public accepte de payer pour la rareté officielle d’un contenu par ailleurs visible gratuitement.

Les éditeurs de jeux vidéo, entre annonces et reculs

Ubisoft a été le premier éditeur majeur à franchir le pas, en lançant sa plateforme Quartz en décembre 2021 avec des objets cosmétiques numérotés pour un jeu de tir. L’accueil de la communauté a été si hostile que l’initiative est restée sans suite notable, illustrant l’écart entre l’intérêt des directions financières et celui des joueurs.

Les modèles de jeu rémunérateur, présentés sous le nom de jeu rémunérateur, ont connu une trajectoire comparable. L’attrait tient à la promesse de revenu, laquelle dépend entièrement de l’arrivée de nouveaux entrants, une fragilité que le marché baissier de 2022 a mise à nu.

Le sport et le sponsoring, terrain d’expérimentation privilégié

Les clubs et les fédérations ont adopté ces outils plus vite que les studios, parce que leur public est déjà organisé en communautés identifiées. Les jetons de supporters, qui donnent accès à des votes consultatifs et à des avantages réservés, ont été lancés par des dizaines de clubs européens avant même que l’industrie du divertissement ne s’y intéresse.

Le mouvement a culminé avec l’arrivée d’acteurs crypto au rang de partenaires officiels des grandes compétitions, dont le sponsoring de la Coupe du monde de football annoncé en mars 2022. Ce type d’accord relève du marketing plus que de la technologie, mais il a financé une part notable des développements de la période.

En quoi ces solutions diffèrent-elles des outils déjà en place ?

Elles déplacent la source de la preuve, sans supprimer le travail de gestion. Une base de données interne fait autorité parce que son propriétaire le décide ; un registre distribué fait autorité parce que des milliers de machines le confirment. La différence porte sur la vérifiabilité, pas sur la qualité des informations saisies au départ.

Le tableau ci-dessous compare les deux approches sur les quatre points qui décident réellement d’un dossier de droits.

CritèreChaîne de gestion classiqueRegistre distribué
Preuve d’antérioritéDépôt auprès d’un organisme, délai de traitementHorodatage immédiat, vérifiable par tous
Répartition des revenusRelevés périodiques agrégés, contrôle difficileExécution automatique à chaque transaction
Correction d’une erreurRectification possible en baseInscription corrective, l’erreur reste visible
Valeur devant un jugeRégime probatoire établiReconnaissance encore inégale selon les pays

La dernière ligne est celle qui bloque le plus souvent les projets d’entreprise. Un directeur juridique compare le confort d’un régime probatoire connu à celui d’une technologie dont la reconnaissance varie d’une juridiction à l’autre, et l’arbitrage penche rarement du côté de la nouveauté.

La troisième ligne mérite aussi qu’on s’y arrête. L’immuabilité protège des réécritures opportunistes, mais elle interdit d’effacer une saisie erronée : une cession mal enregistrée reste consultable indéfiniment, corrigée par un ajout et non par une suppression.

Ce qui déterminera la suite

Les cas qui ont tenu partagent un point commun : la technologie y résout un problème que le public ressent, sans qu’il ait à s’en occuper. Les auditeurs d’une plateforme décentralisée n’installent pas de portefeuille, les acheteurs d’un extrait sportif ne parlent pas de consensus, et c’est précisément pour cela qu’ils reviennent.

Les projets qui ont échoué ont fait l’inverse. Ils ont demandé au public d’adopter un vocabulaire, une interface et un risque financier en échange d’un bénéfice qui restait à démontrer, dans un secteur où l’attention se gagne en quelques secondes. L’hostilité des joueurs aux objets numérotés en donne la mesure.

Un troisième groupe de projets, plus discret, avance sans rien annoncer. Des sociétés de gestion collective et des distributeurs testent des registres partagés pour réconcilier leurs bases respectives, sans jeton ni marché public. Ces chantiers ne produisent aucune actualité, ce qui explique leur absence des bilans annuels du secteur.

Le vrai test se jouera sur la comptabilité des droits, terrain ingrat et sans effet d’annonce. Si un registre partagé réduit réellement le délai entre l’écoute et le paiement de l’ayant droit, l’industrie l’adoptera sans en parler, exactement comme elle a adopté d’autres infrastructures invisibles. La question n’est plus de savoir si la technologie fonctionne, mais qui acceptera de partager le registre avec ses concurrents.

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