QuadrigaCX : 104 bitcoins se réveillent après trois ans, et le syndic jure ne pas y être pour rien

Cinq portefeuilles froids de la plateforme canadienne QuadrigaCX, immobiles depuis 2019, ont laissé partir 104 bitcoins le 17 décembre. Le syndic Ernst & Young affirme n'avoir rien initié, et personne ne sait qui détient encore les clés.

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Un portefeuille qui ne bouge pas pendant trois ans, puis qui se vide en une poignée de transactions : la scène a de quoi intriguer, surtout quand elle touche à l’une des faillites les plus commentées de l’histoire des cryptomonnaies. QuadrigaCX était une plateforme d’échange canadienne, la plus importante du pays, fermée brutalement en février 2019 en laissant 76 000 clients et quelque 215 millions de dollars canadiens sur le carreau. Depuis, le dossier traîne devant les tribunaux de Nouvelle-Écosse.

L’affaire touche au point le plus sensible de cet univers : savoir qui détient réellement les clés d’un portefeuille, et ce que vaut la parole d’une plateforme quand personne ne peut la vérifier de l’extérieur. Le 17 décembre 2022, cinq adresses bitcoin attribuées à Quadriga se sont réveillées et ont laissé partir 104 bitcoins immobiles depuis 2019, soit environ 1,7 million de dollars aux cours du moment.

Le syndic chargé de la faillite, le cabinet Ernst & Young, a réagi dès le lendemain pour dire qu’il n’y était pour rien. Une question demeure, que ni les données publiques ni l’avis du cabinet ne tranchent : qui pouvait encore signer une transaction depuis des portefeuilles déclarés inaccessibles depuis bientôt quatre ans ?

Cinq adresses endormies depuis 2019 se remettent en mouvement

Le signalement ne vient ni d’un tribunal ni d’un régulateur, mais d’un enquêteur indépendant. Le 19 décembre 2022, le compte ZachXBT publie cinq adresses bitcoin attribuées à QuadrigaCX et constate qu’elles ont bougé deux jours plus tôt, pour la première fois depuis des années. Le total déplacé atteint 104 bitcoins.

La suite des mouvements ressemble à un effacement de traces. D’après le relevé publié par l’enquêteur, près de 69 bitcoins ont pris la direction de Wasabi, un portefeuille conçu pour brouiller le lien entre l’entrée et la sortie d’une transaction. Une autre fraction s’est agrégée sur une adresse unique, créditée de 33,12 bitcoins en une seule opération alimentée par 164 expéditeurs distincts, soit un peu plus de 500 000 dollars au cours du moment.

Ces montants n’ont rien de spectaculaire au regard du trou laissé par la plateforme. Leur intérêt est ailleurs : ils prouvent que les clés de ces adresses existent toujours quelque part, entre les mains de quelqu’un qui a choisi ce moment précis pour s’en servir.

Ce que dit l’avis publié par le syndic

Le 20 décembre, Ernst & Young publie un avis aux utilisateurs concernés. Le cabinet, nommé par la justice néo-écossaise pour administrer la faillite et récupérer ce qui peut l’être, y qualifie l’opération de transfert non autorisé et écarte formellement toute implication de sa part. Il rappelle que la recherche des clés privées associées à ces portefeuilles n’a jamais abouti, malgré un examen détaillé.

Les bitcoins verrouillés sont restés dans les portefeuilles froids de Quadriga jusqu’au 16 décembre 2022, avant que les transferts non autorisés ne soient initiés. Le syndic confirme qu’il n’a pas initié ces transferts.

Ernst & Young, avis aux utilisateurs concernés, 20 décembre 2022

La précision de la date compte. Elle situe le point de bascule au 16 décembre, veille du mouvement relevé sur la chaîne, et laisse entendre que le syndic suivait ces adresses d’assez près pour dater leur dernière journée d’immobilité. L’avis recense par ailleurs six portefeuilles, là où l’enquêteur indépendant en avait identifié cinq.

L’erreur de 2019 que personne n’a jamais expliquée

Ces adresses ne sont pas n’importe lesquelles. Quelques semaines après l’effondrement de la plateforme, le syndic annonçait qu’un virement malencontreux avait envoyé 103 bitcoins vers cinq portefeuilles froids devenus inaccessibles, alors qu’ils valaient environ 500 000 dollars. Des enquêteurs amateurs avaient reconstitué la trace de 104,335 bitcoins arrivés par petites transactions successives, soit très exactement le montant qui vient de bouger.

Le cabinet a expliqué avoir travaillé avec la direction et d’autres intervenants pour tenter de récupérer ces fonds, sans jamais mettre la main sur les clés. Trois ans plus tard, ces mêmes clés viennent de servir, et l’écart entre les deux affirmations n’a reçu aucune explication publique.

Ce que la faillite de Quadriga a laissé derrière elle

Le moindre mouvement sur ces adresses fait réagir parce que le dossier reste, à ce jour, l’un des plus lourds jamais documentés dans le secteur. Le régulateur ontarien en a publié un examen détaillé le 11 juin 2020, dont voici les chiffres qui structurent encore le dossier :

  • 76 000 clients concernés, au Canada et dans le reste du monde ;
  • environ 215 millions de dollars canadiens d’actifs dus au moment de la mise en faillite ;
  • un manque d’au moins 169 millions de dollars, imputable pour l’essentiel à la conduite frauduleuse du fondateur ;
  • dix mois d’enquête, mêlant analyse des données de marché et de chaîne, auditions de témoins et coopération de plusieurs régulateurs ;
  • une conclusion sans détour, celle d’une fraude à l’ancienne enveloppée dans une technologie moderne.

Gerald Cotten, fondateur et unique détenteur déclaré des clés, est mort en Inde fin 2018, quelques semaines avant la fermeture. Le régulateur a établi que l’essentiel des fonds n’avait jamais été bloqué dans des portefeuilles froids, mais perdu en spéculation pour compte propre, sur des comptes ouverts sous de fausses identités chez des concurrents.

Cette histoire a durablement déplacé le curseur du secteur en matière de transparence. Elle explique pourquoi la vérification publique des réserves s’est imposée comme une revendication permanente des utilisateurs, bien avant la vague de faillites de l’automne 2022.

La version contradictoire d’un ancien associé

Une autre voix s’est fait entendre le 20 décembre. Michael Patryn, cofondateur de la plateforme aux côtés de Cotten et réapparu en 2022 sous le pseudonyme 0xSifu à la tête d’un protocole de finance décentralisée, soutient que l’envoi de 2019 vers ces adresses avait été exécuté par un développeur de Quadriga, sur instruction et alors que la société était administrée par le cabinet comptable.

Le personnage invite à la prudence et n’apporte aucune pièce à l’appui de ses dires. Sa sortie repose pourtant la seule question qui compte pour les créanciers : si des fonds déclarés perdus par accident redeviennent mobiles du jour au lendemain, que valent les inventaires produits depuis quatre ans ? Le parcours de cet ancien dirigeant, déjà raconté ici lors de son retour remarqué dans la finance décentralisée, alimente les soupçons depuis des mois.

Ce que ce réveil rappelle à qui garde ses cryptos

Le dossier Quadriga se raconte volontiers comme un fait divers, avec sa mort suspecte et ses théories du complot. Sa portée est plus banale, et plus utile : une clé privée n’est jamais perdue, elle est seulement détenue par quelqu’un, identifié ou non. Un portefeuille froid ne protège que celui qui sait où il se trouve et qui peut le démontrer.

La conséquence pratique tient en peu de mots pour un investisseur. La frontière entre détenir des cryptomonnaies et détenir une créance sur une plateforme se mesure exactement là, dans la capacité à signer soi-même une transaction. Les arguments en faveur des portefeuilles sans intermédiaire n’ont jamais paru aussi concrets que devant cinq adresses que plus personne n’était censé pouvoir mouvoir.

La suite dépendra de ce que le syndic dira des six portefeuilles qu’il a recensés, et de la capacité des créanciers canadiens à faire valoir leurs droits sur ces 104 bitcoins. Le silence sur l’identité du signataire reste, à ce stade, le seul élément vraiment neuf du dossier, et le plus dérangeant.

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